Chronique de Poukram (Xsilence)
Ce sentiment diffus d'être en terrain connu se renforce à l'écoute d'autres titres du disque, placés, comme ceux évoqués précédemment, dans sa deuxième moitié, surtout l'éponyme "Heartworms", qui aurait très bien pu trouver sa place sur (décidément !) Chutes Too Narrow. Tout est réuni dans ce morceau, le son, le format court, les harmonies vocales un rien vaporeuses et toujours cette impression de facilité, de légèreté un peu irréelle qui en émane. Ce titre est un concentré de l'art des Shins à leur sommet. Peut-être le meilleur du disque. Autre moment fort, "The Fear", qui conclut l'affaire de manière assez somptueuse (habitude fréquente pour le groupe), est traversé par des parties de cordes soyeuses et par un délicat harmonica, très approprié à son ambiance générale. Enfin, avec "Half A Million", on retrouve un morceau dynamique, énergique, où les synthés virevoltants rappellent une fois encore les débuts du groupe, mais aussi Port Of Morrow, pour un mix entre les périodes vraiment emballant. Une nouvelle réussite donc. Mais alors, qu'est-ce qui ne va pas avec ce disque me diriez-vous ? Je vais vous le dire les gens.
Ce qui ne va pas trop à mon sens, c'est son début. Encore une fois, ces premiers titres n'ont rien de honteux ni de foncièrement déshonorant. Mais il y a comme un manque de consistance qui se fait ressentir, une absence qui me fait dire que ça ressemble bien à du Shins, ça en a l'apparence, un peu le goût, mais que, au final, on ne s'y retrouve pas totalement. Pourtant "Name For You", l'ouverture de l'album (aux belles paroles féministes, écrite par Mercer pour ses filles), sa sautillante ligne de basse, ses chœurs a tout pour plaire, mais, rien à faire, je ne suis pas pleinement convaincu. Pareil avec "Mildenhall" et ses accents country, ses percussions minimales, ses claviers colorés, il y a l'idée, l'intention est bien présente, mais elle n'est pas totalement concrétisée. Même sentiment face à "Rubber Ballz", au rythme plus élevé, mais qui n'emporte là aussi pas véritablement la mise. Ces deux derniers titres annoncent néanmoins la suite évoquée plus haut et relèvent le niveau. Car là où le bât blesse plus douloureusement pour moi, c'est avec ce qui nous est proposé avant. Que ce soit "Painting A Hole", "Cherry Hearts" et "Fantasy Island", j'ai l'impression que ça tourne à vide, que c'est un brin laborieux, que ça n'avance pas trop et que ça s'étire un peu inutilement. Bref, pour la première fois, je ne ressens pas le frisson que je connais habituellement lorsque j'écoute The Shins, et c'est peut-être la pire critique que je puisse adresser à un groupe et à sa musique, car cela nous ramène à l'élément fondamental qui nous pousse à écrire sur ce sujet précis, la musique et l'émotion qu'elle nous procure. Et là, à mon grand regret, je reste de marbre face à ces morceaux. Où est passée l'intensité de "Phantom Limb" ? La folie douce de "Fighting In A Sack" ? La beauté épurée de "The Past And Pending" ? Envolées à jamais ? Je ne suis pourtant pas du genre à regarder en arrière et j'essaye toujours de comprendre les évolutions d'un groupe, quitte à me fourvoyer un peu parfois, à tenter d'enjoliver une réalité peu flatteuse et à me torturer l'esprit inutilement, mais, dans le cas présent, je suis obligé de confesser mon amère déception quant aux trois titres pré-cités et à l'équilibre précaire de quelques autres.
Toutes ces réserves, qui peuvent paraître sévères (mais justifiées !), signifient-elles que Heartworms est un mauvais disque ? Non évidemment, comme je me suis appliqué à le montrer dans les premiers paragraphes de cette chronique, c'est même un bon disque au final. Certains de ses morceaux respirent les débuts de l'histoire du groupe, les réactualisent même de belle manière, marient les époques pour aboutir à des titres vraiment bien ficelés, à l'écoute desquels on ne boude pas son plaisir, dans la droite lignée de ce à quoi James Mercer et son groupe (ici quasi entièrement renouvelé une fois encore) nous avaient habitués jusque-là. Mais au vu de leur passé et de ce qu'ils m'ont apporté avec leurs œuvres précédentes, j'affirme que les Shins ne peuvent pas se permettre de composer des morceaux comme ceux que j'ai brocardés, ils se doivent de côtoyer l'excellence en permanence ! Vœu pieu de fan, comme chacun d'entre nous doit en prononcer régulièrement. Je ne sais pas trop comment Mercer pourrait s'y prendre pour faire revivre plus intensément la passion que son art a su provoquer en moi (peut-être en cassant ce rythme qui l'amène à sortir un album des Shins tout les cinq ans après un de Broken Bells depuis 2007, retrouver une stabilité au niveau de ses partenaires...). Ce dont je suis sûr, c'est qu'il en est sans conteste capable (la deuxième partie de ce Heartworms en témoigne), reste plus qu'à savoir sous quelle forme et quand. Courage James et fais-moi rêver !
Chronique de Maxime (Goûte Mes Disques)
En préparant ce papier nous faisions le constat, avec le rédac' chef, qu’en 2017 plus grand monde n’en avait grand chose à cirer d’un nouveau disque de The Shins. Il y a à peine trois ans pourtant, le gourou du groupe, James Mercer, générait un impressionnant buzz avec le second album de son duo disco-pop Broken Bells. Point d’attente fébrile aujourd’hui, mais on aurait pu penser que malgré cela le bonhomme allait reprendre le fil de l’histoire là où Port of Morrow l’avait laissé, en y injectant des éléments de son échappée avec Danger Mouse. La tête pensante de The Shins est de plus revenu à l'auto-production, promettant un son moins léché et un retour aux origines.
Hélas, le compte n’y est pas et, si Heartworms n’est pas un échec artistique, il parait bien fade au regard des travaux passés de l’Américain. Les écoutes successives ne permettent pas de casser un sentiment de déjà-vu. Les références sont toujours les mêmes, Mercer payant son tribut aux grands anciens des années 60, Beach Boys et Zombies en tête, mais on ne parvient pas à avoir le coup de foudre comme on avait pu l’avoir il y a quinze ans pour un Oh, Inverted World ou un Chutes Too Narrow. Peut-être Mercer, resté seul aux commandes de son groupe originel, paye-t-il le prix de son isolement, le reste du line-up étant composé uniquement de nouveaux venus moins imprégnés de ce qui faisait l'originalité du combo d'Albuquerque.
C’est encore le milieu de l’album qui s’en sort le mieux, ici un sympathique solo de synthé sur "Fantasy Island", là la comptine folk bien troussée "Mildenhall". Mais globalement malgré la présence de nombreux chœurs tout au long du disque le cœur n’y est pas. On a même furieusement envie de passer en avance rapide sur certaines chansons comme l’horripilante "Half A Million". Autre faux pas : on ne comprend pas bien pourquoi se retrouve dans la tracklist "So Now What", morceau de 2014 composé pour le film Whish You Were Here, qui bien que plutôt bon tranche nettement avec le reste de la galette volontairement moins produite. Heartworms manque au final cruellement de caractère et, sans être inaudible, reste de l’ordre de l’anecdotique. La hype avait donc vu juste. Dommage pour un groupe aux débuts si marquants.