Life Without Sound

Life Without Sound

Cloud Nothings

15 / 20 2017 Carpark / Hostess Album / CD  Vinyle  Numérique

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 15 / 20

Posté le 27/01/2017
Cloud Nothings n'a jamais été autre chose pour moi que le groupe d'une déception. Un groupe qui aurait pu faire tellement plus avec les moyens en sa possession mais qui a gâché son potentiel dans des décisions artistiques trop peu ambitieuses. Tout prend source sur uniquement deux morceaux. Deux instantanés traumatisants qui ouvraient l'album qui les fit connaître, Attack on Memory en 2012. "No Future / No Past" qui nous balançait du Slint comme on en fait plus, du post-hardcore dépouillé, empli d'une urgence sourde, la promesse d'une menace prête à exploser. Puis "Wasted Days" qui frappait encore plus fort en transformant une excellente punk-song power-pop en une jam à la limite du stoner, faisant monter la sauce pendant 8 minutes démoniaques et un final qui aura fait chialer tous ceux qui ne croyaient plus au pouvoir de l'emo.

Mais après cela plus rien. Dylan Baldi et sa bande n'auront plus jamais été touchés par la grâce, à l'image de l'irritant refrain de "Fall In", beaucoup trop inoffensif pour convaincre après les deux monstres précédents. Après cela l'album s'oriente vers le type de rock typique qu'on retrouve dans les séries US pour ado, du college-rock californien sans plus d'intérêt, style dans lequel Dylan Baldi n'est plus rien d'autre qu'une tête à claque vaguement sympathique. Here and Nowhere Else était presque une tentative de rédemption, un disque bien plus équilibré dans son tracklisting que le précédent, un son plus crade qui gomme une partie des tendances catchy de Baldi... un bon disque finalement, mais aucun signe des tueries tant regrettées. Lorsque 3 ans après Cloud Nothings s'apprête à sortir son nouveau bébé et que les premiers servis en rapportent un son d'une platitude absolue, un groupe devenu tout doux, de vrais militants du FM... j'étais prêt à écorcher vif ce qui restait du groupe et l'enterrer pour de bon pour passer à autre chose. Sauf que voilà, dans la vie les choses ne se passent jamais comme prévu.

La sortie du single "Modern Act" en aura horrifié plus d'un. Alors comme ça Cloud Nothings jette la disto à la poubelle pour adopter un nouveau son épuré ? Léché, même ? Trahison, disgrâce, ils étaient déjà pas loin avec "Fall In" mais là ça y est Baldi a définitivement mis le pied dans le FM, le radio-friendly. Manque de bol, le single s'est avéré représentatif du reste de l'album (à l'exception des deux dernières, on y reviendra) : la voix de l'ami Dylan n'a jamais été aussi présente dans le mix, et aussi soignée – on la croirait même retouchée par moment, c'est sans doute le cas (on est quand même loin de l'autotune je vous rassure), c'est à peine si les guitares s'énervent une ou deux fois, préférant nous caresser dans le sens du poil, quant à la batterie disons qu'il est loin le temps où Steve Albini était aux manettes (ndt : en train de jouer au Scrabble derrière la console). L'heure serait-elle venue de condamner Dylan Baldi à répondre de ses crimes par l'immolation ? Je serais tenté de dire oui, ça lui pendait au nez de toute manière, mais on lui fera au moins l'honneur d'une enquête rigoureuse avant de le juger. Faisons abstraction, l'espace de trois quarts d'heure, de toute question de production. Que constate-t-on ? Ben merde, les compositions sont excellentes.

Que le grand cric me croque, Life Without Sound pourrait bien être l'album le mieux foutu d'entre tous. Ici, dans ce qui est probablement le plus lent et le plus léger des albums de Cloud Nothings, les morceaux respirent tous le travail méticuleux dans l'agencement des mélodies, véhiculent un effort de rigueur dans la simplicité. Et tout ce travail, justement, est précisément rendu perceptible... par le son. Par cette production, justement, que d'aucuns mettront au bûcher pour être trop léchée (car chez les sectaire du rock indé les automatismes ont la vie dure et les allergies se soignent difficilement), Baldi rend audible la précision de son travail et donne à ses compositions l'espace de se développer et de s'envoler librement. Une bonne partie des morceaux de Life Without Sound ne se contentent pas simplement d'un couplet-refrain et tentent d'intégrer des ponts voire des mouvements entiers dans leurs pop songs. Et si, plutôt que d'être la preuve accablante d'un pacte avec le diable, ce nouveau son était le témoin que Cloud Nothings a enfin trouvé le son dans lequel il s'exprime avec la plus grande cohérence ?

Bien sûr, Life Without Sound n'est pas sans défauts ; il lui arrive d'être franchement trop propre pour être honnête, sa mixture peut paraître trop travaillée, victime de ses excès, et certaines mélodies trop "mignonnes" font occasionnellement tâche dans un tableau qui demeure majoritairement porté par des "grosses" guitares. L'album se présente finalement comme un Attack on Memory inversé, avec ses 7 chansons pop mélodiques remplies de refrains catchy, qui s'achèvent sur un cataclysme progressif, ici incarné par "Strange Year" et "Realize My Fate" qui voient Baldi renouer une dernière fois avec le post-hardcore de "No Future / No Past". Sauf que ces morceaux sont positionnés ici en conclusion, comme un " rappel " pour faire plaisir aux fans d'Attack on Memory. Et en plus de me ravir, ça confère à Life Without Sound un bien meilleur équilibre que ce dernier. Finir aussi fort, c'est l'assurance de donner à l'auditeur l'envie de relancer le disque. C'est désormais définitif, à mes oreilles ce petit nouveau est le meilleur album du groupe jusqu'ici, car le plus équilibré et celui qui gère le mieux sa tracklist de bout en bout. Le jugement de Dylan Baldi n'aura pas lieu : le procureur est en déroute, l'accusation débouche sur un non-lieu.

Life Without Sound, c'est l'album d'un deuil qui s'achève enfin pour laisser vivre sa suite. L'acceptation que ces deux fameux morceaux n'étaient que d'heureux accidents, dont Cloud Nothings a réussi à s'émanciper pour construire autre chose. Et quel veinard je suis, cette autre chose me plait.

Chronique de Quentin (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 09/02/2017

Début 2016, après quelques années passées à Paris et dans le Massachusetts, Dylan Baldi retrouve Cleveland, où il est né. Ce n'est peut-être qu'une impression mais la ville lui paraît différente - moins sombre, plus agréable. Les gens semblent plus heureux, aussi. Difficile d'identifier les causes exactes de cette métamorphose mais pour un changement aussi remarquable, il y a forcément une raison. Aussi absurde que celui puisse paraître, cette raison pourrait bien être Lebron James. On s'explique. En 2016, les Cavaliers du King James vivent une fin de saison épique qui les voit sacrés champion de la NBA pour la première fois de leur histoire. Cleveland relève désormais la tête et Dylan Baldi avec. Un changement d'attitude qui se ressent sur Life Without Sounds.

En 2012 avec Attack On Memory et en 2014 sur Here And Nowhere Else, les Cloud Nothings canalisaient leur rage dans un mélange de noise et de grunge. Mais le temps a fait son œuvre et cette rage, inhérente à l'âge de Baldi lorsqu'il avait composé ses premiers albums, semble s'être estompée sur Life Without Sounds. L'artiste le reconnaît, confessant qu'il ne pourrait plus écrire comme à ses 18 ans. Trop authentique pour répéter inlassablement le même schéma énervé, Baldi a grandi et compose aujourd'hui des titres qui évoquent les groupes émo des années 90 et du début des années 2000. Alors qu'on voyait au loin le spectre de Fugazi ou de Drive Like Jehu sur les précédents albums, on pense plutôt à Death Cab For Cutie ("Things Are Right With You") voir carrément à Weezer ("Enter Entirely") sur Life Without Sound. Un ressenti qui passe évidemment par une production plus soignée et confiée à John Goodmanson, dont le tableau de chasse inclut des formations comme Nada Surf, The Posies ou... Death Cab For Cutie. 

Il faut bien reconnaître que les premières écoutes sont déroutantes. On s'attendait à retrouver les guitares grasses et la voix brisée de Baldi mais le virage pris par le groupe nous offre un nouvel aperçu de son potentiel insolent. Parce que c'est bien ce dont il est question ici. En présentant ce qu'ils ont fait de plus optimiste depuis leurs débuts, les Cloud Nothings nous prouvent que leur talent ne se doit pas d'être sauvage pour être efficace. Mais ce changement ne peut simplement être imputé au fait sportif qu'on évoquait plus haut : Baldi lui-même se sent mieux, avouant qu'il n'a plus le sentiment d'avoir gâché sa vie. Ce qui ne l'empêche quand même pas de nous pondre quelques brûlots ("Strange Year" et "Realize My Fate" en tête), histoire de nous rappeler à quel point il excelle quand il s'agit de brutaliser son matériel.

Quitte à enfoncer des portes ouvertes, on en vient à la conclusion qu'il est indéniable que le contexte influence la création. Après avoir traversé une période de creux (lisez une rupture amoureuse) et de remises en question, Dylan Baldi a (re)trouvé une ville qui l'inspirait, avec des conséquences directement visibles sur ce quatrième long format. On a longtemps hésité à qualifier Life Without Sounds d'"album de la maturité" mais cet adjectif ne collera jamais à un groupe qui donne (malgré lui) l'impression de préserver cette sensibilité faussement teenage. Moins brutal que ces prédécesseurs, cet album montre la fragilité assumée du groupe, son côté émo refoulé. Et si ce n'est pas de la maturité, c'est au moins de la sagesse de savoir qu'on peut dompter sa nature.


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