"Awaken, My Love!"

"Awaken, My Love!"

Childish Gambino

8 / 20 2016 Glassnote Album / CD  Vinyle

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 8 / 20

Posté le 02/12/2016
Parmi les arguments qu'on peut élever pour critiquer un disque, il y en a un – après l'hypocrite "c'est... particulier" – qui m'irrite tout particulièrement : "C'est sans âme". Quand quelqu'un me dit ça, surtout à propos d'un album que j'aime, j'ai juste envie de lui mettre une beigne à lui faire faire 3 fois le tour de son slip direction Pyongyang ; bonjour le constat lapidaire face auquel tu ne peux qu'élever un non moins stérile : "Bah euh si, y a une âme...". Elle se cache où l'âme ? Entre deux notes ? Dans des intonations vocales ? Dans la production ? Ou pire, dans la "sincérité" de l'artiste ? Un coup à aller vendre la sienne au Diable pour obtenir des réponses qui n'existent pas. Bon. Maintenant que cela est dit j'ai une confession à faire : moi-même je ne suis pas tout blanc dans cette affaire (comme Childish Gambino mouarf). Non seulement j'ai déjà moi-même employé cette expression à tort et à travers pour me la péter sans avoir à me justifier, mais en l'occurrence les premiers mots qui me viennent quand je pense à l'album de Donald Glover sont ceux-là : sans âme. Donc pour m'éviter ce scénario de cauchemar dans lequel, par un twist shyamalanesque, je deviendrais ma propre Némésis, je vais tenter d'élaborer les raisons pour lesquelles je pense que Awaken, My Love est un album raté.

Un peu de contexte d'abord, pour aider à saisir les réaction polarisantes de chacun face à ce disque que personne n'attendait. Donald Glover aka Childish Gambino est, en suivant l'ordre chronologique, d'abord un acteur comique – les meilleurs d'entre vous l'auront déjà vu cabotiner dans le rôle de Troy dans la sitcom Community. Série qu'il quittera d'ailleurs en cours de route pour partir vivre son rêve : percer dans la musique. Versant dans le pop rap et l'abstract hip-hop, Donald perce de fait avec son album Because the Internet, album concept de nerd qui lui attire la sympathie comme le désamour d'un grand nombre d'internautes (là où certains chient dessus, d'autres en revanche le consacrent comme un album phare de leur génération). Aussi divisé que soit son public, Gambino est un artiste qui intrigue et ce nouveau disque était attendu au tournant. Mais comme dit plus haut, personne n'attendait ça. Abandonnant purement et simplement le hip-hop, Glover nous a sorti un disque de funk. On ne pourra pas ne pas penser aux diverses incarnations de Georges Clinton (Parliament/Funkadelic) ou à Sly & the Family Stone. Et ma foi ce n'est pas comme si le mec s'en cachait ; Awaken, My Love est rempli à ras-bord des gimmicks que ces icônes ont popularisé en leur temps. Force m'est d'ailleurs d'admettre que Glover est doué pour se donner les moyens de reproduire fidèlement ces sonorités ; la production est rutilante, les basses bien rondes, la réverb des guitares juste comme il faut, les chœurs au poil... Mais il semble que Donald a surestimé sa capacité à insuffler une vie à cette collection de gimmicks soignés et à porter cet héritage tout en y apposant sa marque.

Pourtant Dieu sait que ça partait bien, "Me and Your Mama", facilement le meilleur morceau de l'album, commence sur les chapeaux de roues avec une excellente compo funk, un groove impeccable et une perf assez impressionnante de Gambino himself qui fait râper sa voix en dévoilant un coffre inattendu, poussant des cris de fauve et chatouillant les extrémités de son spectre vocal. La fin du morceau cependant sera tristement révélatrice des déceptions à venir : le ton se calme et l'instrumentation s'étire inutilement jusqu'à un final assez soporifique. Le reste du disque se partagera entre léger ennui secoué soit par de trop brèves accalmies, soit par des horreurs épisodiques (surtout une en fait : "California", facilement sur le podium des pires morceaux de l'année). En me penchant plus en détail sur les extrêmes du disque pour comprendre ce qui me plaît ou me dérange, j'ai compris que chez moi c'est la voix de Glover qui pèse le plus dans la balance pour faire d'un morceau un succès ou un raté. Sur ses sommets, Awaken, My Love brille lorsque l'organe du feu rappeur trouve vraiment sa place dans la chanson. Sur "Me and Your Mama" et "Riot" (si courte, c'est tragique), le panache est palpable et donne chair au groove, et sur "Redbone" les effets dont la voix est bardée lui permettent de trouver sa place parmi les autres instruments. Mais une fois passés ces deux morceaux les choses se compliquent... On vous a dit qu'Awaken était un disque funk, et c'est le cas, mais ça ne l'empêche pas de virer très souvent vers la ballade soul. Et la soul demande une disposition vocale que de toute évidence Childish Gambino ne possède pas (ou en tout cas il n'en donne pas la preuve), résultat toutes ces ballades deviennent d'une mollesse absolue. "Zombies", qui était déjà bien cucul la praline à la base devient franchement poussive en plus d'être chiante, avec Glover qui pousse trop loin le maniérisme (un Clinton aurait sans doute pu au moins la rendre divertissante), "Baby Boy" s'étire sans raison avec un spoken-word tout naze à la fin, "Terrified" a un refrain d'une platitude absolue, quant à "The Night Me and Your Mama Met" il ne s'agit que d'une guitare qui répète 4 accords dans le vide pendant 3 minutes avec juste le vide pour lui répondre. Et puis... et puis y a FRIDA- [...] Et puis y a "California" bien sûr, pas un hasard si le pire morceau de l'album est aussi celui avec le chant le plus consternant, je vous laisse constater de vous-même, c'est assez indéfendable. Un morceau comme "Boogieman" aurait pu être très bien, dans le genre funk burlesque avec ses chœurs volontairement crétins, mais dès que Donald s'y met ça devient plat.

Enfin bref je n'en dirai pas plus ; ce disque aurait mérité plus de punch (= moins de ballades pas maîtrisées) et un chanteur vraiment à la hauteur pour me plaire. Quand on se rencontrera dans la rue et que je vous dirai que ce disque est "sans âme", j'espère que vous comprendrez mieux maintenant ce que j'entends par là, il y a là une intention de mimique qui ne sait non seulement pas se départir de ses influences, mais qui ne sait même pas s'élever pour faire une bonne copie de celles-ci. Enfin bon, de vous à moi j'espère surtout que si on se croise vraiment dans la rue on parlera d'autre chose que du dernier Childish Gambino !

Chronique de Amaury (Goûte Mes Disques) 20 / 20

Posté le 12/12/2016

Donald Glover possède une carrière prolifique et incroyable. On pose la chose directement pour ne plus y revenir : trop de papiers commencent par projeter l’aura globale du mec sur les disques qu’il produit. D’ailleurs, qu’on se le dise, ses projets musicaux n’ont jusqu’ici jamais réellement fourni de claque intergalactique, faisant que son avatar Childish Gambino a longtemps sommeillé dans une réputation confidentielle. C’était sans compter la bombe qu’il préparait dans l’ombre pour qu’« Awaken, My Love ! » résonne à sa sortie avec éclat, au travers d’une détonation superbe.

Dans un premier temps, le disque s’assure de poser toutes les balises nécessaires à une juste appréhension de l’Odyssée qu’il s’apprête à dévoiler. On ne saurait d’abord passer à côté de la référence que mobilise sa pochette dont l’effigie renvoie explicitement à celle du Maggot Brain de Funkadelic. Par ce parallèle, celle-ci convoque l’univers propre à une époque particulière de la mouvance funk, mais pas seulement. En parant sa nymphe de vêtements traditionnels sous des reflets bleuâtres de néons, l’artiste signale avec finesse sa volonté de traiter ce matériau mélodique spécifique selon une perspective aussi bien passéiste que moderne. Et si cela ne suffisait pas, le titre se charge de clarifier le message avec les guillemets qu’il arbore – signe iconique de la citation – venant souligner l’intention d’opérer une rétrospective sur le cœur d’une histoire.

Apparaît alors un premier tour de force, remarquable. La narration à laquelle se livre le disque peut tout aussi bien correspondre à une histoire d’amour s’établissant entre deux êtres, qu’à la description de la passion que l’artiste ressent pour la musique afro-américaine post 70’s. « Awaken, My Love ! » exprimerait d’une part la supplication de pouvoir ressentir à nouveau ces sensations envoûtantes, que la lecture du disque comble dans un geste performatif, quand d’autre part il en préfigure le contenu par l’esquisse d’un dialogue entre le prince et sa belle au bois dormant – la soul ou l’être aimé. Dans un seul et même mouvement, le disque met donc en scène un contexte musical précis ainsi que les relations humaines qui s’y sont développées, avec la passion amoureuse comme dénominateur commun.

Revient ensuite à la structure de réaliser le second exploit de l’œuvre. Si le récit s’écoule entre la pluie des premières notes – sorte de « il était une fois » instrumental – et le ripage sonore final probablement provoqué par le poids d’une main sur le vinyle – indice supplémentaire d’une narration assumée par l’artiste –, la construction dont il fait preuve tout au long de ce trajet ne cesse de produire une foule de significations supérieures. Et d’un album profond sur l’amour et la filiation, Childish Gambino de réaliser la plus intense distillation d’une histoire intime de la musique afro-américaine ; une Odyssée que l’on ne saurait cerner dans sa totalité tant le travail d’une multitude de références, proposant elles-mêmes une richesse sans fin, parvient à se constituer en art propre, loin de la simple exécution rétro ou de l’alignement de clins d’œil.

« Me and Your Mama » commence le parcours expérimental avec force et son mélange dégage en surface quelques impressions éclatantes d’un D’Angelo passé sous rouleau compresseur brownesque, pour finir sur des tubules apaisés proches d’un Bonobo. Au sein de cette rythmique viscérale, changeante et transcendantale, on peut également distinguer une ligne de basse prenant des allures du « Who Knows » de Jimi Hendrix. Quant aux lyrics, que l’on pourrait rapprocher de ceux de Smokey Robinson ou d’Outkast, un jeu plus fin s’opère sur le vers I’m in love when we are smokin’ that la la la la qui porte en filigranes le la la la la, smoke a joint du « Welfare City » fredonné par Eugene McDaniels. Néanmoins, les liens les plus notables sont ceux que le morceau va jeter au travers de l’album lui-même. Par leurs titres, il se joint sans performance à « The Night Me and Your Mama Met », mais il projette surtout son ricanement central et ses la la la dans « Terrified » – véritable travail d’orfèvre.

Au-delà des vocalises sommairement associées à Maxwell ou Bootsy Collins, l’attaque renvoie davantage à la formulation de Michael Jackson dans « Man in the Mirror » jusqu’au refrain qui reprend plutôt la force fluide que Bilal avait déployée sur des titres comme « Otherside », faisant aussi à sa façon un panel des voix souls. Toutefois, ce morceau est bien plus dédié au roi de la pop dont le titre « Thriller » peut se lire en transparence dans « Terrified », annoncé d’ailleurs un peu plus en avant par « Zombies », All I see is Zombies, qui réactualise le bruitage de porte – comme « Terrified » le fait du rire satanique. Ce dernier prépare l’émergence d’une nouvelle voix pour la deuxième partie du morceau, sur le mode du revenant, à la manière de Ja Rule qui avait ressuscité 2Pac avec « So Much Pain ». La voix surgit pour déchirer le morceau en s’apparentant à celle du jeune Michael Jackson, celui des Five, venu renouveler la plainte de « I Want You Back » : Oh you can't run from me. Et puis, Gambino démontre la richesse de son travail, quand tout apport reste en définitive sur le fil : le rapprochement de voix aiguë, aux ascensions soudaines, avec le fredonnement de quelques la la la ramène encore au cœur des réminiscences la chaleur de Minnie Riperton.

Dans presque tous les titres, la mémoire collective ne cesse d’ouvrir ses tiroirs, sans se prononcer, et tombe à répétition sur des trésors oubliés. Assez simple, « The Night Me and Your Mama Met » exprime par sous-entendus au gré d’une instrumentale éloquente un rapport aux racines, à l’amour et aux générations. La manière du morceau pourrait retrouver celle de « Maggot Brain », comme de plein d’autres morceaux de l’époque. Il s’agit d’un prototype. Pourtant, elle n’oublie pas la rythmique d’allées et venues frustrées qu’Odetta faisait claquer sur sa guitare à la fin des années cinquante. Aussi, « Baby Boy » prolonge les tracas de « Terrified » sur une instrumentale inspirée du « Just Like a Baby » de Sly & The Family Stone – apparaissant d’ailleurs sur l’album There’s a Riot  Goin’ On qui a laissé traîné un mot sur le tracklisting de « Awaken, My Love ! » – tandis qu’il emprunte sa gymnastique vocale moins au Voodoo de D’Angelo qu’au grain de Macy Gray.

Nous n’avons pas encore réellement évoqué toutes les influences que Funkadelic-Parliament a dispersées sur ce disque. Il s’agissait surtout de démontrer que ce dernier n’était pas conçu exclusivement comme un album tribute pour ce groupe dont les effluves planent avec évidence sur le sillon, du moins sur une partie. Les premiers titres reçoivent en effet une plus forte attention funkadelique pour laisser ensuite le disque élargir son champ d’action : « Have Some Love » se rattache assez clairement à « Can You Get to That ». Il reprend les audaces du groupe, osant lui garder une structure pop à la Kravitz dont les contours se délitent progressivement pour entonner un hymne folkopunk. « Boogieman » cite le départ de « Super Stupid » que brisent quelques éclairs façon « Standing on the Verge of Getting It On » avant de glisser vers une poche de sons plus modernes, moins légitimes, accompagnés de gémissements dignes de Marvin Gaye. À sa suite, « Zombies » prend plus de distance grâce à une référence au « Can’t Hide Love » de Earth, Wind and Fire, bien que l’âme de Bootsy Collins investisse chaque méandre sinusoïdal. « Riot » sample « Good to Your Earhole » et « Redbone » se charge de l’« I’d Rather Be With You » de Collins, sans oublié de faire lui aussi une révérence indirecte au « Ratha Be Ya N––– » de Tupac. La transition se fait sur le calypso inattendu de « California » qui bouleverse la donne et permet au reste de l’œuvre de décoller vers une expression plus mélangée, plus personnelle, plus féroce. Comme si le disque illustrait dans sa manière un héritage ou une filiation, avec les questions qu’ils présupposent. Enfin, il se clôt sur le tourbillon dingue de « Stand Tall » : quelques couleurs hendrixiennes, un chant pour la première fois expiré dans une pureté sincère – sans travestissement –, une présentation de soi qui perd magnifiquement pied dans le « Harlem River Drive » de Bobbi Humphrey, lequel s’unit avec grandiloquence au « What’s Happening Brother » de Marvin Gaye. point.

Childish Gambino vient de nous offrir une narration complexe, celle d’une histoire qui s’étend sur plusieurs générations, au travers de plusieurs corps ayant subi le tumulte de la musique noire et de son Histoire. Qu’il évoque ses parents ou son fils, il tente de graver une expérience de filiation, certes, mais surtout de transmission : comment parvenir à léguer le noyau d’une fureur que l’on a digérée sans détériorer ni le trésor reçu ni celui qui nous constitue ? Un challenge assez osé dans cet après Blonde ou ce post-A Seat at the Table, puisque ces derniers ont tous deux brillamment joué avec les références classiques de la musique afro-américaine, le premier en explosant les frontières de liberté individuelle, le second en se voyant attribuer l’entièreté du mérite par des médias qui n’ont jamais référé au fond dans lequel il puisait. Malgré ce contexte, « Awaken, My Love ! » ne s’est pas soucié d’être taxé du stigmate rétrospectif. Au contraire, Childish Gambino est parvenu à créer une étape capitale dans la diffusion de la musique : l’œuvre qu’il a produite concentre le sublime de ce qu’hier pouvait proposer avec le liant le plus moderne et prospectif que ce jour nous présente, dans une spontanéité et une richesse telles que ce produit ne tient pas du spectacle figé. Il prolonge, loin de l’oubli, les plus beaux gestes du monde.


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