Amber

Amber

Autechre

19 / 20 1994 Warp Album / CD  Vinyle

Chronique de X_ Wazoo (Xsilence) 17 / 20

Posté le 13/08/2021
Planter le paysage d'abord : des montagnes enneigées – j'aimerais pouvoir vous affirmer qu'il s‘agit des Alpes mais je n'en suis même pas certain – une semaine de ski, une fin de première année de médecine. Allègrement foirée d'ailleurs. L'année, pas les vacances. Les vacances étaient foirées elles aussi, mais sans allégresse. L'année s'est déroulée assez légèrement pour moi, une fois que j'ai compris au bout d'un mois ou deux que je n'irais pas jusqu'au bout du cursus. J'étais dans le fond, je discutais avec les redoublants qui avaient 2 à 3 ans de plus que moi, je bricolais des avions en papier, je participais aux traditions carabines avec un enthousiasme mesuré. L'incertitude quant à l'avenir était là c'est certain, et je mettais une énergie certaine à cacher mon errance à mes parents. Mais tout bien considéré, je n'ai pas passé une très mauvaise année. En revanche j'ai passé de sales vacances.

C'était l'hiver, quelque part dans les Alpes, une amie de promo nous avait invités à l'accompagner aux sports d'hiver. Je crois que nous étions 5, dans un tout petit chalet qui nous servait simplement de point de chute entre deux descentes enneigées. Ç'aurait pu être l'idéal pour décompresser après une année riche en tension (même pour un glandeur comme moi), mais c'était sans compter que dans le club des 5 il y avait mon crush de l'époque et son crush à elle, les deux se tournant autour depuis à peu près aussi longtemps que je les connaissais. J'avais moi-même lâché officiellement l'affaire depuis quelque temps, sachant que je n'étais pas de taille face à la force gravitationnelle qui ne manquerait pas de les faire entrer en collision. On ne s'oppose pas bien longtemps aux forces du cosmos. J'en étais conscient, mais ça ne m'a pas empêché d'éprouver le supplice que j'ai ressenti en continu pendant ces quelques jours où les deux se tournaient autour de plus en plus intensément, à faire des manières cousues de fil blanc comme seuls les amoureux imbéciles savent le faire. Et il fallait que je sois aux premières loges pour assister à ces atermoiements sans fin. Un soir n'y tenant plus, j'ai pris mon casque et mon iPod et je suis sorti dans la rue pour me refroidir le crâne. Je ne savais pas où aller, je voulais juste marcher, tout pourvu que je ne reste pas dans la même pièce que ces deux-là.

Je pense que je n'avais pas particulièrement prévu d'écouter Autechre. Je ne connaissais le groupe que de nom, et encore sur la foi d'une belle pochette, Amber, (la moins abstraite peut-être de leur discographie touffue). Je ne savais pas vraiment à quoi m'attendre, une musique lunaire peut-être électronique sans aucun doute, ça oui. Et peut-être qu'en fin de compte je n'ai pas tout à fait su ce que j'écoutais alors. Mais il s'agissait en tout cas d'un véhicule idéal pour accompagner le magma poisseux qui m'habitait. Une musique froide, au diapason de l'air frais des montagnes, mais pas un froid gelé et cassant, plutôt un froid vaporeux comme la buée qui se forme lorsqu'on expire à basse température, les nappes synthétiques sont douces, pâles et lointaines, mais au cœur de cette grâce glaciale il y a le mouvement saccadé qui accompagne mes pas rageurs ; le groove sec, mécanique mais sophistiqué des beats. De la musique pour danser, malgré tout.

Amber est long, et ma balade n'aura largement pas suffi pour tout écouter, mais mon âme était déjà un peu plus sereine. Et la graine d'Autechre était plantée, prête à germer un jour pour me mener vers d'étonnants paysages. Quant à mon voyage, il s'est plutôt bien terminé en fin de compte. Un abcès a été crevé, et le dernier jour était un jour heureux, de descente de poudreuse à des vitesses peu raisonnables : ce que devait être ce séjour au ski depuis le début. On se satisfait de ce qu'on a.


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Vous pouvez retrouver ce texte narré et mis en musique ici : http://www.xsilence.net/news.php?996#n996

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