Everything You've Come To Expect

Everything You've Come To Expect

The Last Shadow Puppets

12 / 20 2016 Domino Album / CD  Vinyle

Chronique de Beckuto (Xsilence) 12 / 20

Posté le 01/04/2016
Que sont devenus nos 2 musiciens depuis The Age Of The Understatement en 2008 ? Miles Kane a quitté The Rascals pour se lancer en solo et créer une pop-rock insolente remplie d'hymnes mods à reprendre haut les cœurs dans des stades (où il ne joue pas encore), quant à Alex Turner, il a emmené ses Arctic Monkeys vers des sommets où gloire et succès les ont attendus, tout en passant par une brève case EP solo – un beau destin que voilà –. Où va donc nous mener Everything You've Come To Expect 8 ans après un très beau premier essai acclamé par la majorité des critiques ?

Il y a des détails dans l'évolution de nos 2 troublions qu'il ne faut pas oublier : Miles est connu pour son insolence et son assurance, autant sur scène qu'en dehors et au fil du temps il semble avoir développé un personnage de lascar des banlieues Anglaises, le genre à se faire démolir par un gentleman en costard dans un bar façon Kingsman ; le gars qu'on a envie de frapper dès qu'on voit sa face en fait. Alex, lui il a décidé de se la jouer "cool" à sa façon en adoptant un accent piqué au "vieux Elvis", mais qui trouve ça cool pour un Anglais sincèrement ? Et voilà le premier problème qui nous apparaît, Alex et Miles sont devenus des personnages façonnés volontairement ; fini la sincérité du premier disque, cette époque est révolue, bienvenue le tout calculé !

Second problème, l'attente entre les deux disques a été trop longue. Ce n'est pas qu'il fallait se dépêcher après le premier, loin de là, mais que se passe-t-il généralement lorsqu'un disque connaît un grand succès et que les musiciens ne se donnent pas trop la peine de réfléchir à la prochaine évolution ? Une redite ! Est-ce une question de facilité, une tentative d'instaurer une identité ou une volonté de rester dans une zone de confort ? Ce second album semble être un peu des trois.

Poussif, voilà le mot qui me vient en tête à chaque écoute. Le groupe connaît par cœur la formule qui a ébloui leur public 8 ans auparavant ; ils savent ce qui a fonctionné et ils ne prennent pas vraiment la peine de dévier de ce chemin pré-établi – "Ils ont aimé les violons et les violoncelles, alors on DOIT mettre du violon et du violoncelle !" –. Une pop baroque emplie de cordes, c'est toujours aussi beau à entendre, mais les idées ne sont pas assez travaillées et la plupart des chansons ne vont nulle part malgré le bel enrobage ("Miracle Aligner" / la chanson titre / "Sweet Dreams, TN" / "The Dream Synopsis" beaucoup trop attendue comme conclusion).

Quelques chansons regorgent tout de même de bonnes idées qui auraient dû être plus exploitées : les dansantes "Pattern" et "The Element Of Surprise" qui porte bien son nom, le single "Bad Habits" plus sombre et déjanté qu'à l'accoutumée – là OK le côté lascar de Miles sert la chanson –, si une bonne partie du disque aurait été de cette veine, la surprise engendrée par le premier opus aurait de nouveau été au rendez-vous et cela aurait été plus intéressant à entendre. "She Does The Woods" et surtout "Used To Be My Girl", qui est sûrement LA réussite de l'album, sont plus portées vers la guitare avec un côté plus agressif, les violons/violoncelles jouant juste là où il le faut sans trop déborder, un côté addictif en ressort ; ces chansons auraient pu apporter un renouveau à leur son général.

Everything You've Come To Expect est le second d'une trilogie d'albums selon ses créateurs, alors pour la suite les gars, s'il vous plaît, sortez-vous les doigts du cul, osez bordel ! Mettez de côté vos personnages surfaits, soyez brut ou si vous voulez continuer à mettre des cordes partout, faites-le intelligemment et non parce qu'il le faut absolument sinon oh la la vous allez trahir votre identité sonore... Il y a de bonnes pistes à développer, à vous de vous en rendre compte et de ne pas décevoir la prochaine fois.

Chronique de Amaury L (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 04/05/2016

Au moment exact où l'on a enterré les utopies soixante-huitardes bien profond dans la psyché occidentale, le paysage sociologique s'est fragmenté et a entraîné une multiplication des genres et sous-genres musicaux ; mais aussi des fantasmes et systèmes de valeurs de leurs consommateurs.

On peut présenter la chose ainsi, en prenant le risque de grossir les traits d'une problématique forcément compliquée : si les humanoïdes des années 60' n'avaient à choisir, comme réceptacle à pulsions sexuelles, qu'entre les Beatles, les Stones, Jim Morrison, Otis Redding et James Brown, les phéromoneux  d'aujourd'hui ont droit à une offre qui approche celle de YouPorn.

Ainsi, de nos jours, il n'est pas rare de croiser une gothique italo-japonaise confiant que sa culotte devient spongieuse lorsqu'elle écoute Kevin Morby ; des jeunes cadres dynamiques à la moustache entretenue vous avoueront sans honte que Björk déguisée en perroquet indigo est leur partenaire de baise idéale ; tandis qu'un métalleux, cuistot dans un restaurant gastronomique, vous expliquera que son kif ultime, c'est le ballet contemporain.

Il est un fait que la diversité des besoins et des chimères a atteint un sommet particulièrement vertigineux. Mais comme sur tous les menus, il y a les suggestions du chef, les hors-d'œuvre, les salades, les desserts et surtout, il y a les classiques. Et en matière de contentement immédiat du mélomane désireux de recharger sa pile libidinale, Alex Turner est désormais un chef étoilé, tandis que son commis de cuisine Miles Kane ne se démerde pas trop mal avec son gros rouleau à pâtisserie.

Car il n'est presque question que de ça, lorsqu'on tente de lire les filigranes torrides qui s'accolent à chaque note, chaque accent mis sur les mots du dernier album de The Last Shadow Puppets. Le disque entier est une apologie de la copulation, mais selon un parti-pris artistique qui amène la trivialité et la sophistication à s'entrechoquer méchamment. Je parle de sophistication car c'est quelque chose qu'il faut tout de même saluer dans cet album fiévreux et, paradoxalement, apaisant. Le travail d'Owen Pallett sur les cordes a permis aux chansons de gagner en suggestivité poétique, chose qui manquait par exemple au dernier Arctic Monkeys.

Maintenant, qu'on soit bien d'accord : la musique d'Everything You've Come to Expect reste banale à la première écoute. Des morceaux comme "Sweet Dreams, TN", "The Element of Surprise" ou "Dream Synopsis" ne sont jamais que des variantes de la même ballade turnerienne à la "N°1 Party Anthem". Mais si l'on prête l'oreille aux textes et à la dextérité vocale de Turner (et à celle de son larbin) et si l'on veut bien accueillir ces quelques pièces d'orfèvrerie mélodique que sont "Aviation"et "Dracula Teeth", alors on comprend qu'on tient un des disques les plus sulfureux de notre époque.

Galvanisés par un succès qui les rend plus ou moins omnipotents depuis cinq ans, Turner et Kane adoptent sur Everything You've Come to Expect une pose de dandys trentenaires esclaves de leur bite. Mais on leur pardonne sans mal : sur ce second album, les Anglais se démènent tels des Orphée de l'âge électrique, condamnés à chercher une Eurydice en talons aiguilles dans un Enfer où la musique de Love, de Gainsbourg, du Moody Blues et de Richard Hawley danse négligemment avec les cordes de Pallett, tapis de grâce sur lesquels les âmes damnées des amoureux se languissent devant le feu ouvert de leur passion.


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