Chronique de Dylanesque (Xsilence)
Promoteur #1 : Johnson, on a un gros problème. Dylanesque n'achète presque plus de musique contemporaine. Oh, il craque parfois pour un petit Kurt Vile, un Damien Jurado ou un Wilco mais c'est dur de le convaincre. Il est bloqué sur les mêmes vieux trucs. Va falloir qu'on remédie à ça.
Promoteur #2 : Il nous faudrait une recette miracle. Donne-moi un zeste de Dylan pour le songwriting, une cuillerée de Neil Young pour les guitares, une once de Springsteen pour la touche americana et une pincée de Lou Reed pour la nonchalance. Appelons-le Kevin Morby. Donnons lui un peu de street-cred en lui filant la basse du groupe Woods et en le mettant en duo avec la meuf des Vivian Girls. Quand il sera assez mûr, tu lui fais enregistrer un album solo, tu lui donne un nom mystique et tu l'envoie à Dylanesque.
Promoteur #1 : Parfait, ça devrait suffire à l'amadouer. De toute façon, si ça marche pas, on pourra toujours sortir un Bootleg Series et lui prendre son fric. Ou demander à Adam Green de se remettre au boulot.
Promoteur #2 : Attends, je viens d'avoir un scoop là. Lou Reed est mort.
Promoteur #1 : Le timing est donc parfait.
Angers, novembre 2013.
Dylanesque n'a pas quitté son appartement depuis un mois. Depuis ce dimanche soir pluvieux où il a appris la mort de son idole. Il a beau se repasser en boucle Coney Island Baby, il est incapable de faire son deuil. C'est alors qu'il reçoit une mystérieuse enveloppe. À l'intérieur, un disque flambant neuf. Sur la pochette en noir et blanc, un jeune homme flou se promène le long d'une rivière. Dylanesque a déjà entendu parler de ce label, Woodsist. Il a déjà vibré au son de Woods et des Babies. Curieux, il enlève Lou Reed de la platine et le remplace par Kevin Morby.
La première chanson est lancinante, une ballade mélancolique, toute en retenue, pleine de promesses. Une invitation au voyage où une voix lointaine intrigue. Le crescendo émotionnel frappe fort car, dès la deuxième piste, c'est le coup de foudre. Le moment où Dylanesque sait qu'il a trouvé un nouvel ami. Le moment où il comprend qu'il va pouvoir redevenir fan, obsédé, fasciné. "Wild Side", fallait oser un titre comme ça. Fallait oser convoquer tout ce que Dylanesque adore et en faire le meilleur condensé possible. Il faut plus qu'un talent d'imitation pour enchaîner avec la lente ballade "Harlem River", un morceau d'americana comme on en fait plus. Pour une cavalcade folk aussi puissante que "Reign" avec ses sifflements et son harmonica d'un autre temps. Il faut du talent pour convoquer autant de fantômes dans une musique qui sonne aussi moderne.
"The Dead They Don't Come Back". La conclusion est morbide mais Dylanesque a retrouvé le sourire. Les morts ne reviennent pas mais il peut enfin sortir de son deuil. Enfin offrir toute son attention à un artiste qui parle son langage. C'est comme si quelqu'un savait exactement ce qu'il avait besoin d'entendre. Alors il remet l'album au début et se promet de suivre Kevin Morby de près. D'acheter toute sa discographie naissante. De ne jamais louper l'un de ses concerts. "And oh the places you'll go..."
Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques)
Que serait l’indie rock américain sans ses petites mains, ces pauvres (au sens propre, parfois figuré) types de l’ombre qui ont choisi la précarité contre la promesse d’une gloriole célébrée par quelques webzines auto-infatués et d’interminables tournées dans des vans à peu près aussi frais qu’un dessous de bras de Demis Roussos? La réponse est simple: il survivrait sans doute, mais il ne se permettrait pas le luxe d’incessamment déverser dans nos canaux de distribution des mecs dont l’humilité fait beaucoup de bien, surtout quand certains artistes de nos contrées aiment à se prendre pour le nouveau James Tweedy à la moindre dythirambe. Une humilité évidemment doublée d'une bonne dose de talent, à l’image de Kevin Morby, connu dans les cercles bien informés comme chanteur et guitariste de The Babies, mais également pour son rôle de bassiste au sein de Woods, joyau sous-estimé de la constellation psych-folk brooklynite. En solo, le natif du Kansas City se met à nu avec une confondante modestie: pas question d’aller sucer la teub aux trois derniers courants à la mode ; Harlem River sera un disque qui se revendiquera d’influences plus convenues les unes que les autres (Lou Reed et Bob Dylan en tête), le tout chanté avec une voix faussement nonchalante à la Kurt Vile. Cerise sur ce gâteau de banalité, Kevin Morby rend hommage à New York, comme si ça manquait de déclarations d’amour à cette ville. Dès lors, exception faite du magnifique morceau-titre où les accords de guitare semblent se perdre dans une valse infinie de motifs clair-obscur, Harlem River déroule son classicisme folk-rock avec une simplicité que l’on ne pourrait assimiler à de la facilité. Il y a là-derrière trop d’efforts et de savants calculs pour que l’on considère Kevin Morby comme un arriviste patenté. C’est même tout le contraire: cette vie de bohème, il ne l’échangerait probablement contre rien au monde, car il y a trop d’indépendance dans cette écriture libérée de toutes contraintes pour un jour devoir se soumettre à un quelconque diktat. Ces illustres références que certaines ne manqueront pas de lui foutre sous le nez, Kevin Morby les assume pleinement, et c’est probablement ce qui rend ces huit titres aussi attachants. Surtout, t’arrête pas mec.