The Waiting Room

The Waiting Room

Tindersticks

16 / 20 2016 City Slang Album / CD  Vinyle

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 16 / 20

Posté le 20/01/2016
Toute l'ambivalence des Tindersticks est contenue dans la voix improbable de Stuart Staples. Cette voix qui charrie les échos d'un romantisme exacerbé, maniérée comme c'est pas permis, mais qui parait toujours à bout de souffle, à s'achever dans des trémolos asthmatiques, trop épuisée même pour se fatiguer à atteindre les bonnes notes. Les Tindersticks c'est un peu le tableau du Voyageur contemplant une mer de nuages revisité, où l'homme serait voûté face à un épais brouillard. Une musique de chambre intimiste qui se rêverait grandiose, symphonique.

Mais dans cette petite chambre il s'en passent des choses.

Dans cette chambre, Stuart Staples s'isole de tout, indifférent aux modes, insouciant du temps qui passe. Dans cette chambre c'est à se demander s'il daigner s'écouler d'ailleurs, le temps. Plus de 20 ans qu'il s'y prélasse, conforté dans son style à cœur ouvert et trémolos à cordes. Chaque album ressemble au précédent, pourtant ne se répète jamais. Dans cette chambre, Stuart n'est pas en stase, il se contente d'évoluer, de grandir, vieillir dans son petit coin. Dans sa chambre noire, on y rentre par le trou de la serrure : "Follow Me", une invitation sous la forme d'un modeste instrumental sorti du western que David Lynch n'a jamais tourné. Dans cette chambre de curieuses alchimies prennent forme entre deux plis de drap : comme une singularité temporelle, "Help Yourself!" surgit du néant, percée afrobeat retentissante, comme si Stuart avait invité le fantôme de Fela Kuti à boire une tasse de thé noir. Et les deux s'entendent comme cul et chemise. Dans cette chambre un pouvoir mystérieux est à l'œuvre, qui convoque des esprits disparus, celui de Lhasa De Sela. Hé Lucinda, hé Lucinda, es-tu là ? Si oui, tape trois fois et entame donc un duo à l'orchestration paradisiaque. On ne t'avait plus entendu chanter comme ça depuis ta mort en 2010. Dans cette chambre, pour tromper la solitude, Stuart se dandine sur des grooves imaginaires, au son de la basse chaloupée dont il habille "Were We Once Lovers?". Mais parfois dans cette chambre, il n'est plus possible de déjouer l'angoisse. Alors Stuart s'assombrit, son regard devient dur, sa guitare menaçante et son ton amer. Oui, peut-être qu'il ne peut pas faire grand chose, ainsi isolé dans ce cocon doux-amer qu'il s'est lui-même tissé, mais au moins il rêve. Et ce qu'on tient entre nos mains, cette Waiting Room, est un fragment de ce rêve.

Dans cette chambre au fond, Stuart a le temps. Tout le temps du monde. Cette solitude le protège autant qu'elle le piège. Alors Stuart se regarde dans la glace, examine ses fêlures, recompose les pièces de puzzle d'un cœur mille fois brisé. Dans sa chambre, comme un véritable orfèvre qui sculpte puis déguise délicatement ses petites poupées en bois, Stuart lui aussi passe son temps à habiller avec élégance (et avec des doigts qu'on s'imagine longs et fins) ses petits trésors de chansons douces. C'est un peu triste certes, mais difficile de résister à l'envie d'endosser le costume du voyou voyeur qui, par le petit trou de la serrure, observe l'homme isolé faire son office. Car cette scène a la beauté du secret, la beauté d'une confidence intime destinée à ne rester qu'entre lui et toi.

Il n'appartient qu'à nous désormais, de briser ou non le secret, de se faire du mal... "comme seuls en sont capables les amants".

Chronique de Maxime (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 10/04/2016

Un nouveau Tindersticks c'est un peu comme un nouveau Elysian Fields ou un nouveau Lambchop : le plaisir de regoûter à un grand cru qui se bonifie avec les années. On a beau attendre que la formule ne tourne au vinaigre à force de vieillissement en fut, mais chaque album prend un malin plaisir à nous détromper. Bien sûr, à force de boire à la même source on en connait le goût par cœur (ou presque), mais cela n'ôte rien au plaisir de l'écoute.

Pour ce dixième album qui coïncide avec les 20 ans du groupe, les anglais proposent des titres classiques propres à rassurer les familiers que nous sommes : "Where We Once Lovers", légèrement groovy, ou le final "Like Only Lovers Can" tout en langueur. Mais ils ont également rajouté de discrets ingrédients inédits à leur formule, comme dans "Second Chance Man", où fait rare la voix de Stuart A. Staples est légèrement voilée par une brume électronique, ou encore le flegmatique "How He Entered" qui prolonge le spoken word de "Chocolate", le morceau de bravoure du précédent opus The Something Rain.

On notera également deux collaborations très réussies : le sublime "Hey Lucinda" en duo posthume avec Lhasa et "We Are Dreamers" avec Jehnny Beth des Savages, le morceau le plus rock du disque. Trois instrumentaux de toute beauté confèrent une teinte jazzy à l'ensemble : les quelques mesures de corde de l'introductif "Follow me", le magnifique "Fear of Emptiness", peut-être le plus beau moment de l'album, et enfin le plus anecdotique "Planting Holes".

The Waiting Room est donc un dixième album de rock de chambre mâtiné de soul, sans grande surprise mais extrêmement abouti. Un aboutissement dû aux quatre années de travail qu'a nécessité le projet, qui s'accompagne de dix jolis courts métrages, un par titre, chacun tourné par un réalisateur différent, dont évidemment Claire Denis, juste retour de bâton de la part de cette réalisatrice pour laquelle les Tindersticks ont composé pas moins de sept B.O. complètes. Les natifs de Nottingham n'ont à ce jour pas sorti un seul mauvais disque (pas même un moyen), et The Waiting Room confirme cette belle régularité, pour notre plus grand plaisir.


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