Chronique de WillyB (Xsilence)
Wondrous Bughouse arrive deux ans après, avec une pochette des plus tarabiscotées. On fait face à un dessin coloré et bien chargé qui semble évoquer la vie (on discerne un ovule fécondé, un fœtus, de la division cellulaire sous LSD) même si on ne comprend pas a priori ce que viennent faire là-dedans ce glorieux paon, des collines avec un œil, ni pourquoi on trouve des planètes en bas et des poissons en haut. Certains mystères des pochettes d'albums psychédéliques restent impossibles à résoudre.
Pourquoi évoquer la pochette ? Parce qu'elle annonce la couleur. Wondrous Bughouse est un album de pop psyché, bariolé, chargé, et dont les pistes sont toujours teintées des angoisses métaphysiques de Trevor Powers. Les habitués de son premier album pourraient même être désarçonnés par un album si dense, où chaque piste contient un empilement conséquent de couches sonore, d'ajouts de samples sortis de nulle part, où la pédale à écho est mise à rude épreuve et où le silence ne semble pas avoir demeure. Et pourtant, cet album de pop psychédélique fonctionne bien et contient son lot de réussites. Il ne s'agit sans doute pas d'un album à écouter au casque dans son lit, mais d'un album qui nécessite une écoute à plein volume à l'air libre, pour laisser résonner toute la pièce.
Trevor Powers nous offre donc un voyage assez singulier où l'on passe à travers un kaléidoscope de pistes tortueuses, opulentes et frisant parfois l'épique (comme sur "Pelican Man"). Difficile de résister à "Mute" et ses allures de manège grandiloquent, "Attic Doctor" qui me fait penser à un spectacle de cirque sous acide et "Dropla", un brin plus conventionnelle mais d'une rare beauté. Mais il faudra attendre l'avant-dernière piste de l'album pour déceler la merveille : "Rasperry Cane" est de ces chansons qui impressionnent, surtout quand elles sont écrites par un jouvenceau comme Powers. La chanson est lumineuse, les différentes couches soniques semblent beaucoup plus cohérentes et un brin moins foutraque, la mélodie est prenante : Youth Lagoon parvient à nous faire voyager pendant presque 7 minutes sans qu'on s'en rende compte. Cette piste nous fait presque regretter certaines autres pistes de l'album, qui auraient sans doute mérité un même traitement, plus léger, plus audible et plus lisible. Mais ne boudons pas notre plaisir, pour moi, ce second album psychédélique de Youth Lagoon, massif et hanté reste l'un des meilleurs albums de cette année 2013.
Chronique de Denis (Goûte Mes Disques)
Fréquemment étiqueté “dream pop” ou “neo psychédélique”, Youth Lagoon fait partie de ces artistes qui tentent volontiers d’échapper aux catégories traditionnelles. Tirant tantôt du côté de la légèreté d’Animal Collective première manière, tantôt vers la dimension hallucinée de Grimes (avec, évidemment, moins d’aigu dans la voix que dans celle de l’elfe Claire Boucher), le groupe de Trevor Powers — ce fils caché d’Eric Idle — parvient à ne jamais être exactement superposable à ces comparants. Le premier album du projet, intitulé The Year of Hibernation, avait été très favorablement reçu par la critique, à tel point que certains n’hésitaient pas à faire de son successeur l’une des promesses de 2013. Avec ce deuxième effort, qui doit être celui de la confirmation, Youth Lagoon est donc attendu au tournant.
Sur The Year of Hibernation, le titre “Afternoon”, véritable bijou de pureté indie, pouvait sembler étinceler au point de jeter dans l’ombre le reste de l’album. En découvrant les premiers extraits de Wondrous Bughouse diffusés sur Soundcloud, on pouvait anticiper (sinon craindre) un effet similaire avec “Dropla”, qui se révèle une autre petite perle de clochettes et de claviers qu’on imaginerait bien chantée par Régine Chassagne d’Arcade Fire. Mais si “Dropla” est bien le meilleur moment de cette deuxième plaquette, il ne produit pas ce malencontreux effet d’éclipse et laisse aux neuf autres titres qui composent Wondrous Bughouse la possibilité de s’épanouir.
S’épanouir : l’emploi du terme est délibéré. Dès l’intro minimaliste de cet opus, Youth Lagoon permet en effet à chaque morceau de se déployer à sa guise dans l’espace et la durée. On reste loin de Swans et son The Seer, bien sûr, mais les titres dépassent généralement les cinq minutes, ce qui réduit leurs chances de large diffusion, mais participe directement de l’ambiance psychédélique qui, dès la pochette de l’album, nimbe l’ensemble. Et pour le coup, c’est globalement réussi : on en vient quelquefois à penser carrément à Pink Floyd ou aux Beatles sous acide de Sgt. Pepper’s (comme sur l’excellent “Pelican man”, où c’est à peine si on ne se demande pas quand John Lennon va se mettre à chanter), et on se laisse facilement inviter à ce voyage halluciné en dix stations. Mais, comme chaque médaille, le carton que Youth Lagoon nous glisse sous la langue a son revers et la possibilité que le trip se transforme en léthargie n’est pas tout à fait nulle : d’une écoute à l’autre de cet album, on s’enthousiasme pour l’ambition et la qualité des arrangements vaporeux du projet, puis on se dit que tel morceau aurait en réalité pu être épuré (“Dropla” pourrait s’interrompre après 4 minutes au lieu de 6) ou que tel autre (“Sleep Paralysis”) devient, à force de s’enfermer dans la répétition, un brouillon de lui-même.
Au final, Wondrous Bughouse s’avère un bel album, racé, cohérent et sur lequel Youth Lagoon ne perd rien de ses effets kaléidoscopiques. N’ayant logiquement plus l’avantage de la surprise que possédait son prédécesseur, il risque toutefois de ne pas faire autant l’unanimité que celui-ci. C’est pas très grave, notez : on sera moins serré devant la scène dans quelques mois, et on planera d’autant mieux.