Black Sunday

Black Sunday

Cypress Hill

19 / 20 1993 Ruffhouse Album / CD  Vinyle

Chronique de McNulty (Xsilence) 19 / 20

Posté le 20/07/1993
En écrivant cette chronique, je m'apprête à effectuer une action totalement désintéressée. Cette action a pour but d'éduquer le jeune gamin perdu au milieu de cette bible du rock indé qu'est Xsilence et qui cherche à s'aérer un peu l'esprit avec du hip hop. Pas n'importe quel hip hop. Du bon, du gros, du classique, de l'indispensable.
Et en cela si Xsilence offre quantités de chroniques sur des artistes/groupes du genre très recommandables, il souffre d'un manque qui se doit d'être comblé. Ce manque vous l'aurez compris (ou alors vous êtes un peu neuneu) c'est l'absence de Cypress Hill en ces pages.

Rassurons les parents en premier lieu : non il n'est pas nécessaire de fumer du cannabis pour apprécier la musique de Cypress Hill. Certes leurs membres étaient sous l'emprise de substances illicites lorsqu'ils ont écrit/enregistré/produit/mixé cet album (bref en permanence), certes les deux MCs font l'apologie de la chose verte à longueur d'album, certes les titres eux-mêmes ne prêtent guère à l'équivoque ("I Wanna Get High", "Hits From The Bong", "Legalize It", "When The Shit Goes Down"), certes le livret propose 19 points positifs à propos de la marijeanne... mais qu'importe Black Sunday est avant tout un grand disque qui s'apprécie en toutes circonstances pour peu qu'on ne soit pas complètement réfractaire au rap, cela va de soi.

Les trois responsables de cette merveille se nomment DJ Muggs, B-Real et Sen Dog.
Le premier a un talent fou pour façonner des instrus redoutablement entrainantes pour ne pas dire diablement addictives. Ajouté à cela une patte immédiatement identifiable et vous aurez compris (ou alors vous êtes un abruti notoire) qu'on n'a pas affaire à n'importe qui. Le second débite à la vitesse de l'éclair avec une voix nasillarde au possible totalement inimitable.
Le troisième est plus dans l'invective, comme un cabot enragé prêt à vous chiquer le mollet à la moindre seconde d'inattention. Alors quand tout ce beau monde est au sommet comme ici...

Vous connaissez surement le classique "Insane In The Brain" (honteusement plagié par un blaireau du nom de Disiz La Peste qu'on aurait tous aimé ne jamais connaître). Et bien, sachez que ce disque a bien plus à offrir.
Dès les sirènes introductives de "I Wanna Get High" on sent bien le truc addictif se pointer. Direction le fumoir... Et la touche repeat. La pochette, superbe, est on ne peut plus explicite : pas de place pour la déconne. En cela, Muggs nous a gratifié d'instrus sombres de tout premier choix portées bien souvent par une basse rondouillarde qui nous fait remuer la tête jusqu'au torticolis et un sample aigu au possible, revenant comme un boomerang, qui ne tarde pas à rendre marteau. Le duo de MCs, si différents et pourtant si complémentaires, est parfait (les refrains de la fantastique "I Ain't Goin' Out Like That" ou "Insane In The Brain" en attestent).

Terriblement cool et vaporeux ("When The Shit Goes Down", "Hits From The Bong" et son merveilleux sample de "Son Of A Preacher Man", "What Go Around Come Around, Kid" plus funky) ou plus tendu et agressif ("Lick A Shot", "Cock The Hammer") on frise la perfection, à quelques détails près (les faiblardes "3 Lil Putos", "A To The K" font un peu tâche).
Ce disque impose le style Cypress Hill pour de bon. Et le place clairement à part sur l'échiquier du rap. L'imagerie mortuaire (plutôt associée au rock habituellement et qui donne un aperçu de l'évolution du groupe par la suite), l'obsession pour la fumette, la voix et le flow unique au monde de B-Real...
Cypress Hill avait annoncé la couleur sur le premier album : il allait falloir compter sur eux. Ici c'est bien plus que ça : personne ne pourra plus jamais se passer d'eux.

Alors gamin sois mignon, n'écoute pas ce qu'ils disent, une drogue douce reste une drogue. Et en Cypress Hill tu viens de trouver de la bonne pour pas cher et sans effet néfaste.

Chronique de Greg (Abcdr du Son)

Posté le 18/03/2007

D’accord, on avait été prévenus. Le premier album de Cypress Hill, éponyme, avait imposé en 1991 un nom avec lequel il fallait compter bien au-delà des frontières californiennes. Le multiculturalisme tendance latino, la voix nasillarde instantanément reconnaissable de son rappeur, la bannière haut levée dans la croisade cannabique : le mélange assurait au groupe une identité bien trempée. Et derrière ‘Hand on the pump’ et ‘How I could just kill a man’, singles à succès aux titres sans équivoque sur le contenu, le LP était plus que robuste. La Funky Cypress Hill Shit, placée sous la houlette des gourous Chris Schwartz et Joe Nicolo, promettait de se faire remarquer.

Mais peut-être pas autant. En 1993, Black Sunday tombe comme la foudre. Plus ramassé et moins festif que le précédent, l’album innove dans le son comme dans la symbolique. Le climat s’est assombri. Le groupe a pris ses quartiers dans un ossuaire. Si l’imagerie mortuaire, autour de l’emblème d’un crâne percé de flèches, puise moins dans l’héritage rap que dans celui du rock (avec pour effet malheureux de nous les briser pendant des années avec la rengaine de la rencontre des publics), la cohérence de l’ensemble, du titre à la pochette macabre, ont le cachet des classiques. Même chose, à l’intérieur du livret, pour le vade-mecum historique en dix-neuf points vantant les multiples vertus du chanvre (on apprenait entre autres que Georges Washington et Thomas Jefferson avaient la main verte).

Avant que le succès soit définitivement certifié par le bondissant ‘Insane in the brain’, c’est par un pilonnage hardcore que Black Sunday conquiert ses lettres de noblesse. L’album est tout entier associé au nom de DJ Muggs… Surprise, pourtant : l’un des morceaux phare, ‘I ain’t goin’ out like that’, est le seul qu’il ne produit pas. Mais son remplaçant, T-Ray, ne fait pas l’ingrat. La noirceur de sa production, qui sample Black Sabbath, touche à la perfection. Pas en reste, Muggs enfante avec ‘Lick a shot’ un jumeau encore plus nerveux.

Pas de doute, donc : Muggs demeure l’homme de main. Son linceul sonore est ensorcelant. De la torpeur comateuse de ‘I wanna get high’ au pluvieux ‘Cock the hammer’, de l’enlevé ‘Break’em off some’, porté par une boucle de piano de Joe Zawinul, à la résurrection par quelques taffes du ‘Son of a preacher man’ de Dusty Springfield sur ‘Hits from the bong’ : des coups de maître ne souffrant pas la contestation. Samples envapés, funk cradingue revisitant Lou Donaldson comme James Brown, variations en embuscade avant le dernier couplet (on embarque à bord d’un manège entre le refrain et le troisième couplet de ‘Insane in the Brain’) : un régal.

Cypress Hill porte en même temps à son sommet la formule improbable adoptée par les trois groupes piliers du crew Soul Assassins : un leader et un sparring-partner. Au premier plan, le chuintement nasal aigu de B. Real ; au second, les expectorations vocales de Sen Dog. Le contraste absolu, accentué, à l’époque, par le fait que le premier était mince. L’homogénéité vient des textes, Black Sunday causant pour l’essentiel de flics à éviter et de flingues à recharger.

Black Sunday n’est pas un album parfait. Sa courte durée est un peu frustrante, comme l’illustre une fin un peu brusque, avec l’impression que le disque s’arrête en plein milieu. Il est vrai que cela contribue aussi à son charme. Moins défendable est son caractère inégal : ‘3 lil’ putos’ ou ‘A to the K’ ne brillent pas tout à fait du même éclat que leurs à-côtés. Plus tard, le groupe avouera du « remplissage », à cause de pressions exercées par leur maison de disques. D’un certain point de vue, l’album suivant, Cypress Hill III : Temple of Boom, est plus abouti, dans la mesure où il pousse plus loin la mise en place d’un même univers, cette fois bleu argent. Pourtant, Black Sunday est Cypress Hill, et vice versa : magie d’un chef d’œuvre bancal.


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