Something Shines

Something Shines

Laetitia Sadier

13 / 20 2014 Drag City Album / CD  Vinyle

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 13 / 20

Posté le 23/09/2014
Il était une fois une petite fille haute comme trois pommes. Elle habitait dans la petite ferme d'un petit village en haut d'une petite colline. Cette petite colline était dominée par une haute montagne au pied de laquelle se dressait une immense forteresse de pierre. Cette forteresse sans visage oppressait le petit village en le couvrant de taxes et en empêchant ses petits habitants de penser comme ils le voulaient. Alors, à mesure que la forteresse grandissait, le village rapetissait. La famille de la petite fille haute comme trois pommes était très triste de ne pas pouvoir penser comme elle l'entendait et faire des économies. Il n'était pas rare de voir les parents pleurer doucement dans les écuries, auprès des petits chevaux. Un beau matin, n'y tenant plus, la petite fille se leva aux aurores, prit un petit sac de cailloux et s'en alla marcher vers la haute forteresse. Une fois parvenue jusqu'aux murailles grises, la jeune fille ouvrit son petit sac pour y prendre ses petits cailloux, et les jeta de toutes ses forces contre le grand mur. La forteresse ne trembla pas. Décidée, la petite fille haute comme trois pommes rentra chez elle. Depuis, dès le lendemain ainsi que tous les matins qui suivirent, elle retournait à la forteresse pour y lancer son petit sac de petits cailloux.

Ce conte, qui n'a pas encore de fin, rappelle (grossièrement certes) la démarche artistique de Laetitia Sadier. Vétérante du défunt Stereolab, tête de Monade et depuis 2010 maîtresse de sa propre carrière solo, Laetitia porte en elle un combat politique permanent ; un engagement de gauche qu'elle ne manque pas de retranscrire dans les paroles de ses chansons. Qu'elle critique la société du spectacle qui dissimule son linge sale derrière de belles paillettes, qu'elle interroge les riches - qui ont besoin des pauvres pour l'être, ou qu'elle fustige un système qui nous pousse à être en concurrence constante les uns contre les autres, la chanteuse demeure - et ce depuis toujours - fidèle à ses valeurs. Le plus étrange dans sa démarche, et ce qui fait toute son originalité, c'est l'ambivalence qui se dessine dans l'écart entre le fond (les messages forts, engagés) et la forme bien plus apaisée (cet écrin chatoyant et luxuriant qu'est la production made-in Sadier, prégnante sur Something Shines). Original quand on pense historiquement aux styles musicaux qui se firent les porte-drapeaux de grandes luttes sociales ou politiques ; on en ressort l'ascétisme musical des protest-songs du folk, l'urgence grinçante du punk et son cousin hardcore ou encore le terrorisme sonore primal de la noise... Rien qui s'apparente à une caresse d'une telle douceur. En résulte une sérénité contagieuse, une façon de s'éveiller en douceur aux questionnements de Laetitia qui deviennent séduisants par la force des choses.

Le conte de la petite fille haute comme trois pommes n'a pas de conclusion ; Laetitia est loin d'avoir fini son combat tranquille. Peut-être que les habitants du village s'inspireront de son exemple pour prendre part, eux aussi, à la lutte. A l'image de la myriade d'artistes qui sont venus sur Something Shines apporter leur patte. Peut-être qu'un jour la forteresse s'écroulera sur elle-même et qu'alors, les villageois danseront avec la petite fille haute comme trois pommes. Alors, enfin, "Life Will Be Winning" ! En attendant, reste cette inébranlable volonté de rester droit, sans fléchir, sans violence et sans barbarie.

Chronique de Michael (Goûte Mes Disques) 12 / 20

Posté le 20/11/2014

En 2014, on ne parle plus de Stereolab. A vrai dire, cela fait bien longtemps qu’on ne parle plus de Stereolab. A juste titre, me direz-vous, puisque le groupe est entré depuis son dernier album (Not Music, 2010) dans ce que l’on dénomme poliment une période de hiatus. Une jolie expression sans doute inventée par un normand pour éviter de dire trop clairement qu’on jette l’éponge, ou du moins qu’on n’est pas près de s’en resservir de sitôt.

A part être un de ces insupportables nostalgique des nineties (une maladie génétique très en vogue depuis quelques temps, vous l’aurez sans doute remarqué), et dont nous ne nieront pas être un cas patenté, peu de gens se réfèrent encore à ce qui, au vu d’une frange de la production actuelle pourrait quand même passer pour une des grandes inspirations modernes. A part Julien Gasc (Aquaserge) – et pour cause il a joué avec Stereolab, peu citent le groupe qui parait pourtant comme le principal parrain d’une scène allant de Tame Impala, Melody’s Echo Chamber, Moodoïd à The Notwist, en passant par The Oscillation ou une bonne part de ce que l’on appelle la nouvelle scène toulousaine (Hyperclean, Eddy Crampes et Aquaserge donc). 

Rendons donc à César ce qui appartient à César, car avec le recul d’une ou deux décennies, il apparaît clairement que l’apport de Stereolab et Broadcast (il est bon de les signaler également ici) est plus que conséquent au regard des groupes que nous avons mentionnés. A une différence près toutefois : la dimension politique. Stereolab tutoyait aussi bien la musique lounge que le situationnisme, le goût de la volupté mélodique d’un Burt Bacharach que les thèses d’une gauche rouge vif. Un mélange détonnant dont on n’a souvent retenu que les aspects les plus plaisants à l’oreille. Sans rentrer dans l’éternel débat du « Musique et politique font-elles bon ménage ? » (vous n’aurez pas assez de quatre heures pour répondre à cette question), on constate en tous cas que contrairement à ses héritiers, Laetitia Sadier n’a en ce qui la concerne toujours pas mis de Perrier dans son vin. En même temps quand on a fondé son groupe avec Tim Gane (McCarthy, là aussi c’était pas la Compagnie Créole) et été sa compagne, ça ne nous surprend pas vraiment.

On est donc complètement en terrain connu avec ce nouvel album solo et c’est avec un plaisir non feint que l’on retrouve ce timbre et ces inflexions vocales si particulières. Les références à Debord sont également là, tout comme ce goût pour les claviers qui font blip, bzzzz et schhhhhfffuuuuiiii sur fonds de rythmiques motorik et d’arrangements presque smooth jazz. Something Shines est donc un album une nouvelle fois étiré entre d’étonnants paradoxes, dans une forme toutefois plus sobre et plus dépouillée. Et c’est peut-être là que le bât blesse. On a du mal à décoller sur la première moitié de ce troisième album solo. Il manque un peu de levure, oh pas grand-chose, mais la pâte a du mal à gonfler. C’est d’autant plus flagrant quand à mi-parcours s’ouvre le mirifique « Release From the Center of Your Heart » : deux minutes cinquante-six en technicolor qu’on imaginerait bien sortir de la BO fantasmatique d’un Barbarella ultra-gauche. La suite et fin s’avérera mieux tenir la route avec des titres plus solides  que ceux du début, tels que « Echo Port » ou  « Oscuridad ». Something Shines laisse donc au final l’impression d’un disque irrégulier qui pèche peut-être par une ambition musicale un peu mise à distance, et que l’on aurait souhaité égoïstement endossée plus complètement.   


Retour à l'accueil