Everyday Robots

Everyday Robots

Damon Albarn

16 / 20 2014 Parlophone Album / CD  Vinyle

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 16 / 20

Posté le 29/04/2014
Damon Albarn a le bourdon. Plus proche désormais de la cinquantaine que de la quarantaine, le voilà au bord de la midlife crisis. On imagine sans mal la remise en question d'un mec avec une telle carrière derrière lui. Un gars qui a traversé l'intégralité des nineties à la tête de Blur, grand pourvoyeur de pop insolente. Qui s'est entièrement réinventé avec Gorillaz à l'arrivée des années 2000 en se mettant au goût du jour et en proposant des tubes à la pelle ; on aime ou on aime pas mais c'était couillu. Qui est devenu sérieux et grave avec son bwitish supergroup The Good The Bad & The Queen tout en cultivant un petit jardin solo contenant lui d'étranges disques - dont un opéra, oui ma bonne dame. Albarn a dû manquer un battement, faire l'erreur de s'arrêter un petit moment pour faire un point sur sa vie, se demander dans quelle direction aller maintenant... et là vertige : comment être à la hauteur de son propre C.V. ? Du fond de son trou, Damon aurait pu faire l'erreur de se réfugier dans la nostalgie, ou pire, l'autocélébration, et tenter (par exemple) de refaire du Blur à la mode de Parklife. Fort heureusement, le bonhomme confirme avec Everyday Robots qu'il est une fois de plus capable de se réinventer. On ne parlera pas de révolution ici, et ce n'est d'ailleurs pas le but du disque ; il s'agit seulement d'un très bon album. Voilà ce qu'est Everyday Robots : un disque cohérent, avec une identité sonore qui lui est propre, une production et des arrangements à la grande force évocatrice, un songwriting élégant - comme toujours avec Albarn, et surtout probablement son album le plus personnel à ce jour.

A l'instar de la pochette grise montrant Damon assis sur un tabouret, les épaules abattues et la tête baissée, le disque est sobre. Presque minimaliste par moment ; il ne suffit bien souvent que d'un léger beat pour accompagner les rares instruments et la voix désenchantée de Damon. La grisaille abonde certes, mais il ne s'agit pas de déprimer à l'écoute du disque, contrairement à l'image que celui-ci se trimballe auprès de la presse. Non, à l'écoute de Everyday Robots on a simplement envie de se poser. De se calmer un coup dans ce monde effréné, de jeter un coup d'œil derrière son épaule et de méditer un peu sur soi. Si cette introspection vous cafarde, c'est qu'il est temps de se poser les bonnes questions. Cette appel à la "rétrospection" n'est sûrement pas étranger à l'usage que fait Albarn des samples vocaux. Le disque s'entame d'ailleurs par l'un d'entre eux ; une vanne d'un comédien à un public hilare. Et tout de suite le décalage s'installe... La plupart des extraits s'intègrent étrangement dans les morceaux, comme s'ils n'étaient pas vraiment à leur place. Joyeuses, vivantes, vieillottes, ces voix semblent sortir d'une radio grésillante. Contre toute attente, le mariage de ces reliques du passé avec le spleen très contemporain d'Albarn est heureux. Au milieu de ce brouillard incertain et mélancolique, ces échos d'un passé joyeux brillent par leur contraste avec les compositions du disque et créent une atmosphère inexplicablement attirante.

"This is a precious opportunity, beware of the photographs you are taking now". Et lorsque avec le disque se clôt l'album photo, une question reste en suspens. Éludons d'entrée le poncif de fin de chronique : "quel sera la prochaine direction prise par Damon Albarn après ce nouveau disque ?". Le bonhomme est imprévisible, on verra bien le moment venu. Mais si on s'est correctement imprégné de cet album, si personnel et intimiste, la conclusion peut plutôt se formuler comme suit : Et maintenant, où vais-je ?

Chronique de Amaury (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 04/05/2014

Impossible de se lancer dans Everyday Robots sans dresser la trajectoire de son auteur, Damon Albarn, dont le nom seul suffit à véhiculer une certaine aura et tout un passé de résonnances mélodiques. Or, dans un premier temps, cette œuvre savamment construite n’appelle qu’elle-même et la qualité dont elle se couvre mérite d’être perçue sans qu’on ne lui appose un filtre mondain, voire événementiel. D’ailleurs, en retraite, elle se coupe de l’extérieur pour laisser l’art des 'joies mélancoliques' (Albarn appelle ça le happy sad) déployer tous ses talents.

Une force majeure se dégage : l’album performe brillamment en ce qu’il canalise des tensions. Proposant une modernité qui allie tradition et innovations, il présente l’une et l’autre dans une nébuleuse mélancolique dépourvue de leurs odeurs périmées ou de leurs détonations purement avant-gardistes. Le spectre de Lord Buckley, qui traverse presque tous les titres mais qui surtout ouvre et clôt le disque, en est la parfaite illustration. Avec sa voix décalée, les samples du storyteller qui avait anticipé la beat generation livrent un chant venu du passé et pourtant toujours dirigé vers l’avant. Dans la même dynamique, les percussions oscillent entre bruits de machines et instruments typiques des musiques du monde qui, par leur usage même dans cet univers, sonnent comme une nouveauté. Au-delà de toute considération conceptuelle, comme si la vie était en pause, il n’y a plus qu’une impression d’harmonie au sein de laquelle se retrouvent analogique et numérique.

Tout le jeu se porte aussi sur la confusion des frontières. Alors que les sons et percussions ne cessent d’exploser à profusion, l’ensemble distille une sublime sobriété relevant presque du calme angélique. Et si en soi, « Mr. Tembo » et « Heavy Seas Of Love » ne sont pas des titres qui retentissent, l’appel d’air qu’ils engendrent suffit à saisir l’élan naturel en contraste avec la profondeur et l’intensité de « Hollow Ponds » ou de « You & Me ». Même les genres musicaux participent de ce mouvement : une voix folk contourne quelques jets de piano jazz, entre deux percussions africaines, sur une structure pop parée de son plus élégant costume trip hop. En réalité, tous ces éléments se ramènent à une ligne directrice qui explique le calme, la progression et la vie de l’album : omniprésentes, jusque dans les paroles — Arrhythmia, accepting that you live with uncertainty — les pulsations cardiaques servent à la fois l’œuvre et l’homme, en un écart.

C’est en effet dans une sorte de battement marginal que Damon Albarn, le « serial collaborateur », assume enfin sa personne, celle qui aurait fait fuir Graham Coxon avant l’enregistrement de Think Tank. Séparé de la constellation des grands noms avec lesquels il a travaillés, conservant une part de pureté présente dans le bordel de Blur et Gorillaz, il dévoile son être originel, plus intellectuel et sensible que les criardes crétineries de la britpop, acceptant avec humilité les indications de Richard Russell. Ne restent donc que des traces des précédentes formations, et c’est en ça qu’Albarn reçoit un point déterminant et remporte une victoire des plus complexes dans la guerre contre les frères Gallagher, continuant tous deux de s’enfoncer dans la vase depuis leurs séparation. Everyday Robots traduit magistralement une volonté de toujours faire rouler la machine, l'acceptation de l'usure et le talent de projeter encore les débris de soi vers l'avant : Albarn est parvenu sans conteste à sublimer les fantômes qu’il traînait, every moment now and every day. 


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