Chronique de Machete83 (Xsilence)
Ainsi, 35 ans après la soi-disant invention du Post Punk, débarquent 4 petites nanas que l'on nous décrit comme les nouvelles princesses de ce genre, à travers le label Pop Noire qui n'est pas sans nous remémorer une époque lointaine...
Le premier single "Husbands" n'est pas sans évoquer les lignes de basse appuyées au gros feutre noir de Peter Hook époque Joy Division, le morceau explose régulièrement à travers ces lignes tendues comme des strings (noirs, évidemment), et la voix de Jehnny Beth joue dans la suffocation pour nous dire ce qu'elle en pense de ces fameux époux fantomatiques. On pourrait avoir rapidement peur d'une marque de fabrique un peu trop explicite, mais il faut bien avouer que cela est convaincant. On est conquis de la même manière sur le morceau qui ouvre l'album Silence Yourself, "Shut Up" qui prend tout de suite au cœur et qui donne aussi envie de danser à nouveau de façon épileptique comme jadis Ian Curtis. Ca parle de destruction d'âme, mais sur un rythme très entraînant, et le final et superbe ("I'm... but you're living like bullets to the sun..."), où basse et guitares se rencontrent en des points de non retours tournoyants, descendants et mélodiques.
Pour le reste, on est plutôt dans des montagnes russes bruitistes, entre coups de guitares et larsens dérangeants, et section rythmique lourdement armée. Mis à part "She Will" où l'on retrouve des riffs clairs, les 4 jeunes filles de Savages tiennent à nous montrer qu'elles sont farouches. "I Am Here" nous rappelle les héros cités ci-dessus, avec un clin d'œil très appuyé au refrain du "Feel Good Hit Of The Summer" des Queens Of The Stone Age. Parfois les esprits de Fugazi ou de Wire planent dans les distorsions nombreuses de cet album riche en tortures mélodiques. "No Face" est à ce titre très efficace, avec une intro nerveuse, au fil du rasoir, un refrain répétitif et une pause au ralenti, où Jehnny Beth cherche atteindre les mêmes profondeurs que les Banshees période "The Scream" ou "Join Hands". Deux morceaux tranchent dans cet ensemble, "Marshall Dear" où un piano dramatique est de rigueur pour ce morceau final et "Dead Nature", un instrumental d'interlude, inquiétant, aux bruits industriels, comme à fond de cale. "Waiting For A Sign" joue quant à lui plus franchement la carte du désespoir, avec ses guitares mélancoliques et sa voix plaintive.
Mais au final, est-ce que tout ça est convaincant? Oui et non. Cela fait effectivement plaisir de retrouver un esprit, un style que l'on aime, et d'un autre côté, il faut prendre le parti d'arriver dans un univers ultra référencé et peut-être un poil trop démonstratif ici. Savages est donc un groupe auquel on peut donner ses encouragements, en espérant qu'il sache évoluer en dépassant le cadre de ses influences.
Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques)
Parmi les pires erreurs de jugement qui soient, il y a l'illusion de penser que chanter en Anglais est une chose aisée. Il faudra donc dire à de nombreux groupes francophones que si de leur côté, il est toujours plus facile de se replier derrière des paroles laborieusement couchées sur papier dans la langue de Shakepeare, cela n'empêche pas l'auditeur de se morfondre devant cet Anglais mal appris, mal foutu et mal prononcé. Une langue que l'on pense maîtriser jusqu'au premier voyage à Londres où l'on n'entravera que dalle de ce que nous racontera le guichetier du métro à qui on demandera notre chemin.
C'est peut-être ce sentiment désagréable qu'a connu Jehnny Beth lorsqu'elle a débarqué de sa France natale dans la capitale anglaise, où elle y a fait la connaissance de Gemma Thompson, Fay Milton et Ayse Hassan. Pourtant, on doit aujourd'hui reconnaître à la Poitevine d'origine un don évident pour les langues. Rarement on aura entendu une Française s'approprier de la sorte une langue et ses codes, et ne pas donner l'impression de galérer pour enchaîner quatre phrases à la grammaire approximative dans une langue apprise en matant des Divx téléchargés sur The Pirate Bay. En effet, dans la forme, il n'y a pas plus anglais que Savages, quatre jeunes filles qu'on a découvert, comme pas mal de monde, lors d'un passage absolument électrisant chez cette vielle canaille de Jools Holland. Ce soir-là, la bande à la filiforme Jehnny Beth s'est fendu d'une interprétation complètement glaçante de "Husbands", un titre qui en deux petites minutes symbolisait bien les intentions d'un groupe qui n'avait jamais aussi bien porté son nom. Pas de poses inutiles ou de plan promo à la mord-moi-le-nœud pour cette récente signature de 4AD : tout tourne ici autour de la musique, et de la tension permanente qu'insuffle le groupe à son post-punk qui convie instantanément les fantômes de Joy Division dans une danse macabre parfaitement chorégraphiée.
Pourtant, malgré le coup de foudre instantané que peut déclencher le morceau susmentionné ou l'autre single "She Will", Silence Yourself est un disque dont l'économie de moyens ne facilite pas toujours la digestion. Car il y a dans cet enchaînement de fulgurances post-punk tant de rugosité et d'intransigeance que l'expérience se révèle parfois extrêmement éprouvante. Mais comme nous en conjure le groupe sur la face avant du CD: "Don't let the fuckers get you down". En effet, écouté dans les bonnes conditions et une fois balayées les réticences initiales, Silence Yourself écarte progressivement les cuisses et dégage une tension sexuelle dingue, comme il peut nous foutre une envie folle de tout faire péter en hurlant les refrains des brûlots les plus irrésistibles de l'album. A priori, on pourrait considéré Silence Yourself comme un disque monochrome et référencé, pourtant, la manière qu'ont les quatre Londoniennes d'éviter les courbettes passéistes et de s'approprier un genre est tout bonnement bluffante d'efficacité.