Chronique de X_Wazoo (Xsilence)
Le premier élément qui saute aux tympans à l'écoute de Wonderful, Glorious (c'est lui qui le dit), c'est ce son... Le Compound apparaît comme étant bien plus qu'une simple excentricité du chanteur rauque. Uni, puissant, c'est un bon gros coup de poing que l'on reçoit à l'écoute de ces grosses guitares et cette batterie fracassée ("Peach Blossom", dans ta gueule). Everett braille et balance riff sur riff : "Bombs Away", "Kinda Fuzzy", "New Alphabet", "Stick Together", la liste est encore longue... Plus basique qu'auparavant, sûrement moins torturé aussi, E a choisi la simplicité rock'n'roll et on ne saurait lui en vouloir. Après tout, une autre chose semble évidente sur Wonderful... : Everett est de bonne humeur. Toute proportion gardée bien sûr, mais toujours est-il que cet album est possiblement l'album le moins cafardeux de sa carrière, après Daisies of the Galaxy. Que ce soit en s'époumonant des refrains tels ce "My love is beautiful it's there for the taking/It's strong and pure and utterly earth shaking" sur le morceau éponyme ou en pourchassant joyeusement la robe à fleur du clip de "Peach Blossom", le barbu tient la forme, pas de doute possible. Une accalmie, chose rare chez un artiste qui construisit son fond de commerce, les années durant, sur ses déprimes chroniques. Conséquence (ou origine) de cette nouvelle légèreté d'humeur, Eels ne fait qu'un avec son groupe et le disque témoigne d'une synergie idéale entre les différents membres. Comme une jam parfaitement contrôlée. Ceci étant, on retrouve exposé dans l'album une des faiblesses du californien : les balades. Ces "Accident Prone" et autres "I Am Building A Shrine" mielleuses qui cassent le rythme du disque... M'enfin, on lui pardonnera ces incartades ; difficile de reprocher à notre ami cafardeux de garder le moral sur tout un album !
Pour toutes les raisons évoquées précédemment, à cause de cette petite révolution dans la façon qu'a le groupe de faire de la musique, beaucoup de fans de toujours boudèrent ce nouvel album. Pourtant, on ne souhaite que le meilleur pour le malchanceux Mark Everett qui nous avait déjà prouvé 13 ans auparavant qu'il était capable de créer efficacement sans pour autant nager dans le spleen. E s'éclate de A à Z sur Wonderful, Glorious et balance du gros son. "I'm feeling kinda fuzzy, but you know I'm alright", c'est lui-même qui nous le dit. Pas la peine de se prendre la tête, c'est pas tous les jours que ça arrivera, profitons !
Chronique de Denis (Goûte Mes Disques)
Si certaines productions artistiques peuvent être qualifiées d’auto-suffisantes, il en est d’autres dont l’intérêt peut se trouver décuplé par la présence d’un discours d’escorte mettant en lumière des réalités qui pourraient échapper à une première approche superficielle de l’œuvre. Ceci pour dire que j’ai longtemps écouté Eels de loin, avec un vague plaisir mais sans enthousiasme démesuré. En sélectionnant quelques titres à gauche et à droite (comme “Novocaine For The Soul”, “Last Stop : This Town” ou “Mr E’s Beautiful Blues”, par exemple) au détriment de la cohérence des albums respectifs dont ceux-ci sont issus.
Et puis, il y a quelques mois, j’ai lu Tais-toi ou meurs, l’autobiographie de Mark Oliver Everett, publiée chez l’excellente maison d’édition 13e Note : ce livre, formidable de puissance et de lucidité, m’a conduit à reconsidérer la profondeur du répertoire de celui qui, depuis une petite vingtaine d’années, tient le projet Eels à bout de bras et à comprendre, comme ça, en passant, que “P.S. You Rock My World” était l’une des plus belles chansons jamais écrites.
Au moment de découvrir Wonderful, Glorious, le dernier album de la bande à E, je me rends compte que mon horizon d’attente n’est plus seulement infléchi par ce que je connais musicalement d’Eels, mais aussi par ce que je sais, d’un point de vue biographique, de son frontman barbu. Faire le départ entre l’homme et l’œuvre : l’un des premiers conseils qu’on donne à des étudiants en Lettres.
Pourtant, au risque de tomber dans l’évidence, il faut bien dire que ce dixième album d’Eels ressemble bien à la cheville ouvrière du groupe. Complexe sous ses airs simplistes, il oscille constamment entre optimisme et mélancolie au fil de treize titres cyclothymiques. Dominants sur “New Alphabet”, les sons garage s’unissent volontiers aux mélodies faussement naïves, comme sur l’excellent single “Peach Blossom” ou sur “Bombs Away”. Si des morceaux plus traditionnels comme “Accident Prone”, “On The Ropes” et “True Original” permettent à E de rappeler à qui l’aurait oublié ses qualités de compositeur de balades classieuses, certains morceaux parviennent malgré tout à surprendre ponctuellement, à l’image du bizarroïde “You’re My Friend”, construit sur une étrange ligne de basse dynamisant le morceau au fur et à mesure qu’il s’enrichit.
Au fond, ce dixième album se donne presque à écouter comme un jubilé : rassemblant les éléments qui ont fait le succès d’Eels, il en est la synthèse, aux sens littéraire du résumé et chimique du cocktail composite. Et c’est une belle réussite.