The Next Day

The Next Day

David Bowie

15 / 20 2013 Columbia Album / CD  Vinyle

Chronique de Michael (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 09/04/2013

Clarifions les choses : ceci n’est pas une chronique du dernier album de David Bowie. Le dernier album de David Bowie s’appelle Reality et il est sorti en 2003.

Deux raisons à cette assertion. La première est le choix de l’utilisation de la première personne du singulier sur nombre de morceaux et le traitement de thèmes dont il faudrait être sacrément dyslexique pour ne pas faire le rapprochement avec certains événements récents ou plus anciens de la vie de leur auteur ou de ses alter égo. Car même si Robert nous a déjà très souvent parlé de lui, ça n'a jamais été avec autant de dénuement ni aussi directement, sans détours ni métaphores.

La deuxième raison est plus visuelle et allusive, mais, quand on connaît l’importance de l’image et des images dans la carrière de Bowie, loin d’être anodine. The Next Day est le seul album de Bowie sur lequel son visage n’apparaît pas. Ici il disparaît, comme sur le dos de la pochette d’Aladdin Sane préfigurant déjà la disparition de Ziggy en représentant la superstar fantasmatique évidée, uniquement dessinée par ses contours.

Quand on a construit sa carrière sur nombre de préceptes du postmodernisme, ce geste de détournement purement postmoderne réalisé par Jonathan Barnbrook s’applique à Bowie lui-même, un geste par lequel l’artiste se fait disparaître pour laisser la place à un élégant inconnu de 66 ans que l’on côtoie depuis si longtemps sans jamais l’avoir réellement connu.

The Next Day est donc un album de David Robert Jones sur David Bowie. A partir de là, on peut juger plus clairement les choses et les morceaux qui composent ce disque même s’ils restent indissociables de la figure mythique qu’est Bowie. Car après nous être abondamment replongé dans la discographie, les lectures, les vidéos consacrées à l’artiste, il s’en dégage plus que jamais cette impression d’insaisissabilité.

Tout le monde y est allé de sa glorification (momification?) de l’icône, en disant plus ou moins du bien de cet album, mais au final jamais de mal. Pourquoi ? Simplement parce que l’album est bon ? Non, ça se saurait si la critique était purement désintéressée et seulement motivée par une approche subjective d’une certaine objectivité, ou comment imposer le diktat du bon goût à autrui sous couvert d’un savoir qui n’est souvent que trop fortement imprégné par l’air du temps.

Mais Bowie est un cas à part, devenu inattaquable. De plus, sa musique et toute la symbolique qu’elle génère irriguent depuis maintenant plusieurs décennies le monde musical, débordant largement celui-ci pour finalement être devenu un phénomène culturel rampant, souvent invisible ou non explicite, mais terriblement présent, qui plus est depuis la - relative - disparition médiatique de l'intéressé.

Une fois n’est pas coutume, et puisque tout ou presque a déjà été dit sur cet album, permettez donc à votre humble serviteur de vous raconter une petite histoire qui correspond assez à ce que représente Bowie pour beaucoup et en dit long sur cette fameuse présence « invisible ».

Peut-être certains d’entre vous qui ont également perdu nombre d’heures de leurs jeunes années à s’abrutir devant un écran de télévision dans les années 90 s’en rappellent. Il y avait un épisode d’Hélène et les Garçons dans lequel le Cri-Cri d’amour de ces pisseuses faisait un rêve. Dans ce rêve il entendait une chanson, un vrai tube en puissance pour le groupe des garçons et pour lequel il va se torturer les méninges en essayant de retrouver l’air ou les paroles. A la fin de l’épisode, il y arrive, mais il s’agit du « Yesterday » des Beatles, ce qui lui vaudra moult moqueries de ses camarades, rires enregistrés à l’appui.

Et bien figurez-vous qu’il est arrivé la même chose à votre serviteur avec Bowie. A une lointaine époque où mon ignorance résumait pour moi Bowie à « Let’s Dance », un brushing improbable et des costumes à épaulettes et pantalons à pinces, j’ai rêvé une nuit d’un morceau gigogne avec une mélodie formidable mais que je n’ai pas réussi à me rappeler sorti des limbes d’un sommeil inspiré. Restait juste la sensation d’avoir touché un instant de grâce musicale, comme on en vit si peu dans une vie de médiocre musicien. Ce n’est que plus tard en entendant « Space Oddity » sur une compil de singles que la révélation a eu lieu.

Chose formidable que le cerveau et l’inconscient. Ayant sans aucun doute entendu de manière fortuite le morceau, il était ressorti sans doute déformé et reformé au creux des bras de Morphée. S’en est suivi une période de longue immersion dans l’œuvre protéiforme et aux longues ramifications de l’Homme qui venait d’ailleurs, une période qui virera rapidement à la monomanie obsessionnelle. Et une suite de rendez-vous manqués à vous déchirer le cœur (concert raté de peu à l’Olympia, puis annulation de la tournée Reality,qui nous aurait enfin permis de toucher du regard et des oreilles le mythe vivant).

Alors, cet album me direz-vous ? Nous non plus nous n’en dirons pas de mal. Pour toutes les raisons hautement subjectives déjà évoquées, mais aussi et surtout car même si Bowie ne nous étonne plus depuis l’incroyable paire Outside/Earthling, il n’en demeure pas moins intriguant. C’est toujours une délectation qui frise l’orgasme d’entendre de nouveau cette voix capable de se tordre, s’étendre, jouer sur tous les registres.

La référence à la période berlinoise plus qu’explicite sur cet album se retrouve également dans le son, ce qui ravit bien sûr le fan lambda. L’atmosphère est crépusculaire, mais un crépuscule euphorique. Bien sûr il est beaucoup question depuis Hours… de la fin, de la vieillesse, de l’identité, du passé, d’une quête de soi qui, on le comprend ici, ne trouvera jamais de réponse. Mais le tout avec une subtilité et une élégance doublées d’une vigueur et d’un enthousiasme qu’on n’aurait pas nécessairement attendus. Car Bowie (bien avant Arcade Fire) a toujours été le champion de la chanson-hymne, capable de vous pondre des morceaux gorgés d’adrénaline sur les thématiques les plus sombres. Ou comment le mal peut stimuler et décupler l’inspiration et l’envie d’en découdre avec la vie.

Une autre chose est certaine à l’écoute de cet album, et c’est peut être celle qui nous rassure le plus : Bowie a de tous temps été décrit comme un personnage froid, cynique, calculateur, égocentrique, souvent associé à la figure du vampire. Or, et même si une fois de plus le plan com de l'album s’est révélé d’une redoutablement intelligent et efficace, peu de musiciens auront réussi être aussi honnêtes avec leur public.

Et on comprend maintenant que David Robert Jones, à travers une quête existentielle sans fin, a toujours cherché à la fois à se cacher et se livrer corps et âme à son public et à son art dans un refus de l’aliénation.

Impossible de dire si The Next Day constitue un épilogue, une postface ou une simple annotation, mais il y a fort à parier que son auteur a encore plus d’un tour dans son sac.


Chronique de Bagolut (Xsilence) 19 / 20

Posté le 30/05/2013
Qui l'eut crû ? le 8 janvier au matin, date de son 66ème anniversaire, Bowie balance (après 8 ans et demi d'absence) sur son site officiel un nouveau morceau accompagné d'une vidéo du vidéaste Tony Oursler, avec lequel il avait déjà collaboré pour ses visuels étranges pour le clip bien barjot de "Little Wonder", son single Glam'n'bass de 1997 ainsi que lors du concert anniversaire de ses 50 ans la même année au Madison Square Garden. Il en profite même pour (faire) annoncer la sortie de son nouveau disque, The Next Day, deux mois plus tard, le 11 Mars. Surprise, joie et inquiétude mêlées : la chanson "Where Are We Now ?" semble matérialiser l'idée même d'agonie, tant son flux étrange et ralenti évoque une extinction imminente. Les images n'arrangent rien, Bowie apparaissant au naturel, le visage encadré, déformé, projeté sur une poupée de chiffon aux côtés de celui de l'épouse du vidéaste. Que veut-il nous dire ? Est-ce là un nouveau personnage ? On pensait que le vieux à la voix tremblante, il l'avait déjà fait dans Les Prédateurs de Tony Scott en 82... Pour autant la mélancolie de la chanson opère et révèle toute sa profondeur de champ et sa finesse au fil des écoutes. La vidéo, culottée, iconoclaste et arty fait le buzz. Bowie y évoque ses années berlinoises, cite les lieux de la ville d'une voix fragile et somptueuse sur une composition en apesanteur et moins simple qu'il n'y paraît de prime abord.
Un second single , beaucoup plus pêchu que le premier a été proposé fin février, accompagné lui aussi d'une vidéo lynchienne chiadée, réalisée par Flora Sigismondi, qui avait déjà illustré les chansons "Little Wonder" et "Dead Man Walking" (1997). On y retrouve Tilda Swinton dans le rôle de l'épouse du chanteur, et force est de constater que l'actrice écossaise au physique si particulier se marie parfaitement à l'univers de Bowie. Avec "The Stars (Are Out Tonight)", il s'amuse de toutes les dualités qui l'animent : anonymat et célébrité, jeunesse et vampirisme, androgynie et bissexualité, harmonie et dérèglement. Bowie et Swinton interprètent ici un couple middle class, marié et bien sous tous rapports, dont la vie va être bouleversée par l'arrivée (réelle ou hallucinée ?) d'un couple de people. Une vison dédoublée de soi qui avait déjà fourni la matrice de la poignante vidéo du single "Thursday's Child" (99). Cette nouvelle vidéo très drôle, contient à son dénouement tragico-comique des références au Chien Andalou que Bowie projetait déjà en introduction des concerts noir et blanc de sa tournée de 76. Quant à la chanson elle même, elle dévoile ses charmes au fil des écoutes et semble s'inscrire dans la continuité de l'album Reality (2003)... Mais en nettement meilleur. On sent que la production de Tony Visconti s'est fluidifiée, les cordes sont aériennes, la guitare de Earl Slick lâche des zébrures magiques acérées. Le morceau a des hanches et un drive soutenu de bout en bout. Une chanson groovy, balèze et racée, typiquement Bowienne, agrémentée d'un pont orientalisant qui relance la chanson vers les hauteurs de ses grands singles.

Lorsque que l'album sort enfin, le lundi 11 mars, cela fait une dizaine de jours que Bowie (qui ne s'exprime jamais directement mais envoie son producteur et ses musiciens égrener les infos dans la presse à sa place) a surpris de nouveau en balançant son album en écoute gratuite sur ITunes. Nouveau mini-Buzz.

L'album justifiait-il une attente de 10 ans ?

The Next Day est un disque qui sera resté secret jusqu'au bout (un exploit à l'époque tyrannique de Twitter). Il a été conçu peu ou prou avec la même équipe que les 2 précédents, respectivement Heathen (2002) et Reality (2003). Cela constitue la première surprise après une si longue absence. Mais contrairement à une idée reçue, Bowie est, sur la durée, un musicien fidèle à ses collaborateurs. Earl Slick, le guitariste a travaillé avec lui depuis la tournée Diamond Dogs de 74, Tony Visconti, son acolyte et producteur depuis 69. On retrouve la belle Gail Ann Dorsay à la basse (régulière depuis la tournée Outside de 95), ou encore Zachary Alford à la batterie (idem). Gerry leonard, le guitariste dublinois et directeur musical depuis le Reality tour est de la partie aussi.

La ballade mélancolique "Where Are We Now ?" fait donc figure de trompe l'œil efficace car la tonalité générale du disque est tout autre. Bowie reste un as de la communication et du suspense hors pair et à ce titre, c'est tout le lancement du disque jusqu'à sa pochette customisée – un détournement malin de celle de Heroes (1977) – qui fait figure d'œuvre postmoderne, dans un renvoi permanent au passé glorieux, tout en évitant soigneusement la simple posture nostalgique. Pas de retour sur soi révérencieux, mais plutôt des allusions par paquets de dix et surtout une manière troublante de dépasser ou régurgiter ses propres représentations iconiques. "Just For One Day" devient The Next Day. Le visage figé du Bowie trentenaire se voit remplacé par un grand carré blanc où figure le titre de l'album... Sa pire pochette pour les uns, sa meilleure pour d'autres, mais pour ce qui est de frapper les esprits, mission accomplie. Bowie, qui a toujours revendiqué l'école Warhol comme composante essentielle de son art, reste le maître de ses propres images, de leur démultiplication ou oblitération, quitte à enquiquiner les plus fétichistes de ses fans.

The Next Day est donc un disque de rock, peaufiné depuis 2010 sur des périodes courtes avec des intermittences prolongées. C'est un disque varié mais globalement énergique, frontal et exigeant. La production est lourde, ça envoie du bois. Le premier titre qui donne son nom à l'album, donne le La : une section rythmique en ciment qui cavalcade, des guitares cintrées et un chant scandé qui ne lâche rien pendant trois minutes : "Here I am/ Not quite dying..." hurle Bowie comme s'il ne lui restait plus qu'un quart d'heure à vivre. La chanson, excellente, assez simple avec son rythme martial rappelle les morceaux de John Cale énervé de l'époque Island. Mais elle évoque aussi et surtout un autre morceau de Bowie dès les premières secondes, "Repetition", de l'album Lodger (pas son moins barge). Après cette brutale déflagration sonore (qui aura elle aussi son clip décadent censuré sur Youtube), on redescend d'un cran avec "Dirty Boys", un morceau qui n'a pas vraiment d'ascendance dans la disco Bowienne. C'est une espèce de Dada-Blues Brechtien et fracturé à la Tom Waits, qui peut faire écho avec "Sister Midnight" co-composé avec Iggy pop sur l'album The Idiot en 77. Le refrain 'évaporé' contraste étrangement avec le reste sur le plan harmonique. Le sax baryton fait ici sa première apparition de l'album (Steve Elson, déjà sur la tournée Let's Dance) pour conclure chaudement le morceau. Bowie donne vocalement sur un versant bluesy Morrissonien plutôt rare chez lui. On retrouve ensuite les fameuse "Stars qui sont dehors le soir", le deuxième single qui prend toute sa dimension nichée à la troisième place. Ce seul morceau, renvoie un peu cruellement à ce que les 3 derniers albums de Bowie pouvaient avoir de dévitalisé, malgré quelques belles compositions.
"Love Is Lost" qui vient ensuite est sûrement l'un des sommets de l'album, tendu et hypnotique à souhait. Bowie, menaçant, s'adresse à une fille par un "Oh What have you done ?" monté en chorale psychiatrique avant de s'arrêter net. "To be played at maximum volume" est la consigne légendaire qui s'applique impérativement.
On retrouve dans un séquençage parfait pour l'instant la superbe (définitivement) "Where Are We Now ? déjà évoquée. Cette chanson singulière qui ne ressemble décidément à aucune autre restera l'ovni par lequel tout a recommencé. Un morceau faussement rétro lui succède : "Valentine's Day" avec ses chœurs "shananana" sixties et sa mélodie Kinksienne. La chanson est une vraie composition pop à l'ancienne, ponctuée d'une mélodie impeccable et d'une guitare incisive qui serpente sur la montée finale comme du Tom Verlaine des grands jours . Mais sous des dehors légers et inoffensifs, elle raconte la journée et les pensées d'un jeune serial killer se rendant dans une école américaine. Burp...on ne l'écoutera plus en tapotant du pied. "If You Can't See Me", est elle réminiscente des aventures jungle de l'album Earthling de 97, un morceau furibard, quasi prog, qui a clairement décidé de stresser l'auditeur. C'est le côté un peu maso de ce disque qui s'écoute parfois comme un album de The Fall: aggressif, rebutant et jouissif simultanément.

"I'd Rather Be High", renoue avec les mélodies en escalier et les voix qui se répondent en écho. Il y est question des tourments existentiels de jeunes soldats. Musicalement on admire l'alternance de couplets martiaux enlevés et d'un refrain d'une finesse exemplaire (changements d'accords casse-gueule, ligne vocale balèze et une fois de plus texte haut de gamme).
"Boss Of Me" qui embraye est entêtante à souhait et nous gratifie d'un beau solo de sax sur un refrain planant où Bowie, convoquant son timbre clair et autoritaire, s'avère être en pleine forme vocale. Cette chanson de "plastic funk" urbain est l'une des belles surprises de ce disque. Au premier degré, elle nous met dans la peau d'un type qui souffre de devoir travailler sous les ordres d'une femme. A moins qu'il ne s'agisse d'une déclaration d'amour d'un père à sa petite fille. Super solo de sax détraqué à la fin. Eric Dahan dans sa chronique de l'album aborde les curiosité musicologiques de l'album, "les modulations sans accords de transition" qui apporte espace et liberté à un morceau comme celui-ci. Grand morceau, donc.

"Dancing Out Of Space" est peut-être le morceau le plus faible de l'album, malgré un beau travail sur les textures de guitares plaintives sur rythmique Low-kraut. La voix de Bowie s'y fait mécanique et l'ensemble un poil anecdotique. Une petite pause pas désagréable. La suivante "How Does the Grass Grow ?" est épique. Elle évoque à nouveau la guerre et les champs de bataille et interpelle par sa structure typiquement Bowienne (chanson à tiroir) et un pont sublime qui ne dure que 30 secondes. Le reste de cette chanson mille feuilles nous donne à entendre des "yayaya" empruntés au fameux single Apache des Shadows et des passages de guitares vrillées qui dépotent. Ce morceau pourrait se situer exactement à mi-chemin entre les moments lancinants de l'album The Man Who Sold the World et les fins de morceaux détraquées de l'album Lodger. Tout en sonnant 2013. Les parties de basse proches du free valent à elles seules le détour.
Enfin, les trois dernières salves sont épiques bien que toutes trois différentes. "(You will) Set The World On Fire", sous des aspects rustiques au premier abord est une bombe de Glam Metal, qui figurera certainement parmi les morceaux les plus allumés de toute sa carrière. Riff dantesque, refrain génial qui dévale comme une furie et crescendo de la mort. Ce morceau a été critiqué mais c'est un chef d'œuvre. Maximum volume également.

Le disque se referme sur 2 titres exceptionnels : "You Feel So Lonely You Could Die", sublime ballade soul qu‘on jurerait être un outtake de Young Americans de 75 (style "It's Gonna Be Me"). La mélodie est complexe, le chant intouchable, les chœurs et arrangements de cordes majestueux. Le texte, d'une cruauté totale contraste à nouveau ironiquement avec la sensation voluptueuse offerte par la musique. La chanson cligne de l'œil à "Five Years" et "Rock'n Roll Suicide" de l'album Ziggy Stardust mais s' en émancipe sans sourciller pour devenir les doigts dans le nez l'une des plus belles chansons écrites par Bowie depuis 30 ans. Après ce moment sublime emprunt de neo-classicisme, "Heat" conclut le disque. Le ton se glace, on croirait Scott Walker sur les premiers vers. Puis il redevient lui-même, la solennité grave, le vibrato intact. Une chanson austère, toute en retenue avant une explosion de cordes givrées en guise de bouquet final sur ce texte rassurant "Je ne sais pas qui je suis/ Mon père dirigeait la prison" . Magique. La douze cordes de Bowie accouche du tissu rythmique et sonne enfin comme sur les vieux classiques. Sur l'album Outside, "Heat" compterait parmi les meilleures.

La version Deluxe comprend un court instrumental et deux morceaux supplémentaires dont une petite perle romantique typiquement Bowienne : l'envoutante "So She" qui est peut-être aussi belle que son alter-ego "Lady Grinning Soul" sur Aladdin Sane. On aimerait juste qu'elle dure deux minutes de plus. L'autre morceau s'intitule "I'll Take You There" et capture une vitalité et une inventivité mélodique qu'on n'entendait plus sur les tentatives rock des albums précédents: "The Pretty Thing Are Going To Hell" ou la chanson "Reality" par exemple, décidément bien plates en comparaison.
The Next Day est un disque qui a du chien. Un disque complexe, intriguant et addictif agrémenté de nombreux coups de maître. C'est un disque "monde", dense, investi de bout en bout et qui contrairement à ce qu'on a pu lire ici et là n'appelle aucunement la nostalgie. C'est un nouveau Bowie. Clairement au dessus des trois albums post- Outside (95). Pour l'auteur de ses lignes, son meilleur depuis 79. Un disque qui ne mobilise pas tout les rouages de la séduction classique: il faut l'apprivoiser, le retenir, lui suçoter la moelle épinière. Car c'est un disque sombre, plutôt mal embouché et assez fuyant de prime abord. Mais sincère, vibrant et au final jouissif comme rarement. Celui qui attend encore, au milieu de l'année 2013, que la concurrence vienne lui chatouiller la cheville. David Bowie est de retour. Il ne nous a pas pondu un piano voix insipide d'enterrement première classe et c'est tant mieux. Il demeure quelque part , la petite teigne de Brixton qu'il était dans les 60's, impatient d'en découdre, alchimiste grinçant, provocateur malicieux mais jamais cynique. Espérons qu'il prolonge la vie de The Next Day grâce à quelques concerts de haute volée.

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