Lonerism

Lonerism

Tame Impala

18 / 20 2012 Modular Album / CD

Chronique de Duke (Goûte Mes Disques) 20 / 20

Posté le 11/10/2012

C’était y a deux ans, en août, je rencontrais Kevin Parker dans un hôtel parisien avant le concert de Tame Impala à la Maroquinerie. Le mec bossait, seul, sur son nouvel album. C’est ce qu’il nous avait confié en tout cas. J’étais sacrément excité par cette confession, déjà complètement conquis par Innerspeaker. Et je m’attendais à entendre du nouveau sous peu. Les mois passent, le concert de novembre à Bruxelles, aucune nouveauté. Je crois qu’à cet instant, j’avais plutôt mal cerné le personnage. Kevin Parker n’accouche pas d’un nouvel album comme ça.

Depuis, il s’est vaguement installé à Paris. Il a aidé à l’enregistrement de deux groupes (Pond et Melody’s Echo Chamber), est adulé par les femelles hipsters qui ont des bandeaux dans les cheveux et des gilets de velours, s’est dégotté une petite française plutôt cute et est devenu une sensation de la musique indie. Pourtant, il cherche toujours désespérément la solitude.

J’ai fini par saisir, au fur et à mesure des écoutes du premier LP, qu’il s’agissait là en fait d’une certaine apologie de l’isolement, du manifeste d’un gars qui, à défaut d’avoir l’air bien dans ses pompes, ne se sent à l’aise que lorsqu’il se recroqueville dans sa tête. Il avait d’ailleurs beaucoup insisté sur le fait que Tame Impala était son projet perso, plus solitaire que solo. Un truc rien qu’à lui, né dans sa chambre, sur les cendres des éphémères Dee Dee Dum. Et à lui seul, il en a fait un monstre de beauté mélancolique qui a mis tout le monde d’accord.

Le succès étant au rendez-vous, la pression ne redescend pas lorsqu’il s’agit de récidiver et d’envisager sérieusement Lonerism. Des sessions d’enregistrement douloureuses, flinguées par une obsession maladive du détail sonore. Kevin Parker enregistre une nouvelle fois seul, entre vertiges, insomnies et questionnements profonds lors de séances de défonce individuelle. Il y incruste le moindre de ses souffles, répand ses propres cendres sur les bandes magnétiques, s’embaume entre les nappes de guitares et de synthés, offrant son corps dans une démarche presque christique. Un suicide du corps, un démantèlement de l’esprit pour une rémission musicale qui nous est offerte.

On ne va pas se leurrer: bien qu’un peu réticent sur les synthés un peu cheap lors des premières écoutes, je peux vous affirmer que ce Lonerism est dans la parfaire lignée d’Innerspeaker, c'est-à-dire un chef d’œuvre, d’avantage sur la démarche que sur l’esthétique. Mais un putain d’album intemporel quand même! Beau à en pleurer sur du sable chaud, beau à se cramer les yeux à force de fixer le soleil à son zénith, beau à se faire mal, beau à se suicider noyé du désespoir d’avoir atteint les limites de la beauté, beau comme un carré blanc sur fond blanc, volatile comme un mirage se dessinant dans une volute de fumée mais tellement proche, jusqu’à s’entendre chuchoter au creux de l’oreille « Why Won’t They Talk To Me ? ». Pourquoi ? Mais parce que tu n’es pas là Kevin, parce que tu n’es qu’un songe, un fantasme aussitôt créé, aussitôt avorté, qui laisse dans les esprits encore troubles ce goût de « J’y étais ! J’y étais ? Que s’est-il passé ? », caractéristique d'un réveil lourd et qui reste dans la bouche quand on entrouvre les yeux au petit matin.

 


Chronique de Remembered (Xsilence) 19 / 20

Posté le 15/11/2012
Deux ans après l'excellent Innerspeaker, Tame Impala remet le psyché dans nos platines avec cet excellent Lonerism, ode à la solitude.

Comment évoquer par des mots cette aventure musicale inouïe, cette odyssée qui nous envoie à l'intersection du passé et du futur. C'est une collision sonique entre les 60's/70's psychédeliques et la musique actuelle audacieuse et déconstruite. On y entend King Crimson danser avec Flaming Lips sur des rythmes de Keith Moon à la batterie, John Lennon chanter sur les arrangements de Kid A de Radiohead. On y discerne des instruments vintage issus des années 60, mais produits avec la technologie moderne et la dextérité de David Fridman (Mgmt, Flaming Lips, Mercury Rev).

L'album démarre avec les morceaux les moins facile d'accès histoire de faire fuir les oreilles délicates : "Be Above It" et son tempo de batterie endiablé à l'ambiance fantomatique et psychiatrique, suivi de "Endors Toi", quasi instrumental où un synthé digne de Pink Floyd tisse ses boucles autour des syncopes d'un batteur qui aurait pu être John Bonham de Led Zep !

Puis les morceaux deviennent plus abordables et déroulent un tapis volant de pop céleste et déroutante. En version psychédélique pour "Apocalypse Dreams" qui aurait pu figurer chez Mgmt ; le superbe "Mind Mischief" qui commence en mode funky givrée avec voix d'anges avant de s'évaporer dans la dernière minute dans des effets délirants de phasing de Fridman ; la pop galactique de "Music To Walk Home By" ; le tube "Why Won't They Talk To Me", avec ses beaux accords tristes de claviers et ses superbes parties vocales qui caressent avec leurs mantras mélodiques ; le downtempo sucré,sensible et irrésistible de "Feels Like We Only Go Backwards" totalement hanté par le meilleur Lennon ; les boucles de guitares et synthés qui tournent autour d'une basse ronde avec des rires et des voix de cauchemar sur "Keep On Lying" et son final tonitruant; le tube "Elephant" avec sa structure ternaire guitare-basse-batterie à la hauteur d'un best of Black Sabbath et pour finir dans la tourmente après l'intermède apaisant "She Just Won't Believe Me" le presque jazz-rock "Nothing That Has Happened So Far Has Been Anything We Could Control" et "Sun's Coming Up" qui démarre avec une petite valse à la Stranglers emportée par la guitare de Hendrix, puis achevée par des frôlements et raclements terrifiants sortis d'une bande son de David Lynch.

On entend souvent dire que le rock actuel ne révèle pas de nouveaux talents au niveau de ceux du passé. En voici le contre exemple parfait avec ce très très grand disque, totalement novateur et iconoclaste, mais tout en respectant et recyclant ce fameux passé dans une orgie cosmique qui le mêle au plus avant-gardiste du son actuel.

On le sait bien : attention à ne pas trop s'enflammer à la première écoute. Il faudra donc confirmer ce présage sur la durée. Mais je veux bien prendre le pari que Lonerism sera dans le top 10 de fin d'année de la planète rock. On parie ?

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