Chronique de X_Wazoo (Xsilence)
Ce nouveau son fait sa nouvelle identité. Et de ce son il tire un album au sens noble du terme. Une pièce de musique dont les 17 fragments n'en forment au final qu'un seul composé plusieurs mouvements. Et aucun de ces mouvements n'en éclipse un autre, de même que chaque morceau semble perdre son sens une fois détaché des autres. C'est ce qui fait aussi la difficulté d'écoute du disque. Difficile de comprendre la vision d'Ellison de premier coup, de ne pas se sentir agressé par ce qui paraît être un gloubiboulga électro frappé d'un désordre sans nom. Pas facile d'accepter à mesure des écoutes que ce joyeux bordel est en réalité monstrueusement organisé, que la jungle n'est pas plantes et insectes en pagaille mais plutôt écosystèmes foisonnants et aussi bien réglés qu'une montre suisse.
Les textures uniques de Flying Lotus prennent leur source un peu partout, on se retrouve souvent (notamment avec le déroutant "Clock Catcher" qui ouvre l'album) avec des couplages astucieux de son polis à l'extrême et de bon vieux 8-bits façon Game Boy. Cet équilibre mystérieux, cette alchimie impossible, FlyLo parvient à la conserver seul aussi bien qu'accompagné ! Lorsque Thom Yorke, en bon passionné d'éléctro, s'invite à la fête, on pourrait craindre que le guest envahisse la chanson et que notre Steven se retrouve contraint d'accompagner passivement les vocalises du chanteur haut-perché. Mais c'est bien l'inverse qui se produit ; conservant à tout moment son intégrité, Ellison utilise la voix de Yorke comme un simple instrument parmi son panel de textures. N'eut-été le nom crédité sur la pochette, l'apparition du leader de Radiohead serait passée presque inaperçue. Il s'offre également les services de son ami Thundercat, grand bassiste devant l'Éternel, ainsi que la voix planante de Laura Darlington sur l'étonnant "Table Tennis", qui met en scène en plus des beats délicats de FlyLo une partie de ping-pong qui se joue en arrière-plan. La voix du monsieur, on ne l'entendra que sur l'excellent "Do The Astral Plane", sorte de disco planant rythmé par un scat amusé ("Choubapapaba Choubapapa") qui vire rapidement à un électro dansant derrière lequel se déroule un motif de cordes enivrant à l'égyptienne.
Au final, après de nombreuses écoutes de plus en plus agréables, on assiste au résultat d'une œuvre maitrisée, extrêmement travaillée, mais aussi tellement fluide qu'elle diffuse une impression de simplicité et de détente contagieuse. Flying Lotus, avec Cosmogramma le bien-nommé, est sur la pente ascendante. Et le meilleur dans tout ça ? La suite est pour 2012.
Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Cosmogramma (Warp Records) est le 3e opus de Flying Lotus, dit FlyLo pour les habitués. On peut l’appeler Steve aussi. Pour info, c’est le petit neveu de la pianiste Alice Coltrane, qui fut brièvement la femme du célèbre jazzman John Coltrane. Autant le dire tout de go : Cosmogramma un chef d’oeuvre indescriptible, où le temps et l’espace ne sont pas linéaires, la gravité proche de 0, le réel et l’imaginaire sans frontière. C’est abstrait, onirique, chimérique, de la créativité pure. Une idée de l’expérience sonore ultime.
Comment dire ça… On dirait de la musique pour SF psychédélique d’une complexité et densité rare, mais paradoxalement plus accessible qu’il n’y paraît. Comme si les algo-rythmes ont été conçu par un être mystérieux et remarquable dont l’esprit s’est projeté en l’an 2500. On classe souvent FlyLo dans la catégorie glitch-hop (sorte de electro-hop très spé), mais cet enchevêtrement complexe de samples, d’instruments (oh cette harpe sur « A Cosmic Drama »), de boîte à rythmes et d’électronica, c’est bien plus que ça. Dans ce style là, il n’y a que Thom Yorke (Radiohead) qui s’y est aventuré avec l’OVNI The Eraser. D’ailleurs on peut entendre sa voix sur « And the World Laughs With You ». Faut dire qu’il a la tête pour ce genre d’expérimentations.
Une des personnalités indissociables de cet album (et des suivants) est le chanteur/bassiste Thundercat qui apporte une dimension supplémentaire à l’album avec son jeu incroyable. On peut entendre aussi sa voix sur le magique « MmmHmm ». On parvient tout de même à repérer des genres proches de ce que l’on connaît comme la house funky avant-gardiste de « Do The Astral Plan » et les free-jazzy « Germain Haircut » et « Arkestry ». Flying Lotus a même réussi à faire une composition cosmique avec des bruits de balles de ping-pong sur « Table Tennis »… (oui c’était écrit dessus).
Flylo est un genre musical « multiversel » à lui seul, un vrai génie qui happe le curieux audiophile pour en faire un adepte. Si je devais conseiller un album pour débuter avec lui, ça serait ce Cosmogramma sans hésiter.
LA NOTE : 20/20
Chronique de Julien (Goûte Mes Disques)
Flying Lotus, très peu de présentation à faire tant en quelques années, celui-ci est devenu un incontournable, une figure de proue dominante des musiques électroniques. Tout concorde jusqu'ici à le positionner sur un piédestal, toute raison est faite pour que nous puissions placer en lui nos rêves les plus fous. Petit rejeton de la famille Coltrane – neveu d'Alice et cousin de Ravi, Steven Ellison mène en effet une carrière foudroyante dans sa courbe de popularité comme dans son effarante qualité. À partir 2008 et la sortie de Los Angeles chez Warp, c'est carrément l'hystérie. Voilà le renouveau du label, sa seconde jeunesse tant espérée avec une nouvelle idole pour électroniciens boiteux. Depuis, Flying Lotus maintient l'excitation à son comble avec des singles étourdissants ("Disco Balls", "Glendale Galleria") et des collaborations bien senties (José James, Gonjasufi). Il en résulte que le Cosmogramma qui nous concerne aujourd'hui est un événement, voire un avènement, celui d'un Maître. C'est la cérémonie et le couronnement d'un nouveau Dieu digital. Le problème, c'est que si cet aboutissement est écrit – c'est le destin pensons-nous, il n'en demeure pas moins légèrement abrupt car, pour la première fois, Flying Lotus donne l'impression de forcer le passage.
Cosmogramma est un disque d'une densité inouïe. Ça en devient dingue. L'ambition est là, affleurant partout, violemment explicite et même souvent arrogante. Chaque titre se veut une potentielle révolution, un au-delà des galons précédemment acquis. Ellison ne se contente ainsi jamais de ses propres avancées – ça lui semble insupportable, il faut encore aller chercher plus loin. Mais plus loin ça veut dire ailleurs, dans la rythmique déconstruite, dans la digression jazz et dans l'orchestration à cordes. Grand kaléidoscope théorique, Cosmogramma est aussi un disque un peu perdu, qui peine à se trouver un fil directeur. Souvenez-vous de Los Angeles, il en ressortait une grande impression de fluide. L'enchaînement de titres courts y formait une coulée, une histoire sans heurts. Ce qui manque au dernier Flying Lotus c'est précisément ça, une narrativité. Nous sommes ici constamment ici dans l'à-coup : chaque nouveau morceau fait table rase du précédent et c'est l'accumulation qui guète, l'empilement en coq-à-l'âne des prouesses – puisque prouesses évidemment il y a.
Effectivement, une fois le deuil du chef d'œuvre effectué, le deuil que le tout ne soit pas bien différent de la somme des parties ou que le shuffle ne soit pas moins insensé que l'ordre prescrit, on finit par se laisser aller aux très beaux instants de Cosmogramma. Malgré quelques marches arrières vers Squarepusher ("Pickled!", "Dance Of The Pseudo Nymph") et quelques redites inavouées, la magie, par fulgurances, opère. Que ce soit clair, FlyLo reste l'un des producteurs les plus fascinants de son époque. Et personne ne peut mieux que lui faire pleurer ses machines – "Zodiac Shit", "Galaxy In Janaki" et "Drips // Auntie's Harp" en sont de bons exemples. Il y a même un titre vraiment époustouflant et complètement inattendu, "Do The Astral Plane", avec rythmique house et samples de bossa, un titre qui enfin se dégage de la simple vignette, de la plaquette de laboratoire, pour proposer une structure construite, fouillée et cohérente. Le problème est que cela demeure une exception, et que malgré ses évidentes qualités formelles, Cosmogramma est un disque brouillon, indifférencié, qui n'arrive pas à être autre chose qu'un série désordonnée de petites séquences, de petits miracles soutenus par aucune fondation, par aucune architecture. C'est dommage, affreusement dommage même. Mais on ne lui en tiendra pas trop rigueur. Pour cette fois.