Chronique de WillyB (Xsilence)
A nouveau, Pallett nous gratifie d'un album bien riche, avec une orchestration symphonique de qualité, menée de main de maître par ce doué violoniste. Tout est millimétré dans cet album, malgré le nombre d'instruments, à aucun moment on a l'impression de se retrouver devant un beau bordel. Non, c'est propre, net, ça chatouille agréablement l'oreille. Attention, ce n'est pas lisse, plat, ennuyeux, bien au contraire. Ce que l'on trouve ici n'est pas un rock âpre et dégueulasse, mais bien de véritables moments de grâce, partout, sans que l'on s'y attende parfois.
Sur "The Great Elsewhere", Owen Pallett nous montre clairement qu'il a tout compris à la musique, qu'il sait pertinemment nous cueillir, nous emballer, ou bien nous tenir en haleine sur toute une chanson. Et sur la chanson d'après, "Oh Heartland Up Yours", on croit déceler une chanson faible, un peu ennuyeuse, et on se fait avoir sur la fin, merveilleuse à souhait. Mais le canadien nous achève définitivement sur le chef d'oeuvre (osons le mot, soyons fous) "Lewis Takes Off His Shirt", qui nous fait nous envoler loin, très loin, de ce monde vers le monde onirique et puissant de cet album.
La puissance de cet album n'est pas une force brute et primaire, mais une force bien plus insidieuse, complexe à appréhender : la grâce à l'état pur qui sourd de la moindre piste de cette merveilleuse galette. La force est issue de cette orchestration bouleversante, soulignée par la voix bien placée du canadien, de mélodies chiadées, et malignes avec ça.
Et l'album continue de défiler, toujours sur la même lignée qui nous emballe tant, sans aucune faute de goût. De toute manière, on ne croit même plus à la possibilité d'une faille dans la suite de l'album tant Pallett nous a mis en confiance.
Une réussite, indéniablement.
Chronique de Adrien (Goûte Mes Disques)
Comment ne pas être admiratif devant cette scène canadienne, qui a vu éclore nombre d'artistes tous plus géniaux que talentueux? Terre de pop et de folk, le Canada porte fièrement ses couleurs à travers des noms aussi marquants que Chad Vangaalen, Feist, Arcade Fire ou Patrick Watson. Parmi ces étendards du pays à la feuille d'érable, le violoniste Owen Pallett occupe clairement une place de choix par ses états de service décidément prestigieux. Citons ainsi pêle-mêle, outre ses deux albums studios précédents (dont l'excellent He Poos Clouds congratulé en 2006 par le prix Polaris) et une brochette d'EP, pléthore de collaborations de haut vol, d'Arcade Fire à The Last Shadow Puppets en passant par Beirut et Great Lake Swimmers. C'est donc près de quatre ans après la parution de son sophomore album que le musicien nous revient en grâce, une attente de longue haleine qui en aura valu la peine tant Heartland relève d'un travail d'orfèvre remarquable.
Dans la pure lignée de Spectrum : 14th century et Plays To Please, ses deux EP qui avaient alors mis en évidence les épanchements symphoniques du violoniste flirtant entre féérie et opéra, Heartland se révèle être une merveille de pop orchestrale, habillée magistralement par les soins d'un doux rêveur, guide et maître spirituel de ce voyage haut en couleurs vers des contrées pleines de volupté et d'onirisme. Enveloppée dans des arpèges délicats, ceux de l'orchestre philharmonique tchèque, cette oeuvre lumineuse recèle de moments de grâce, à commencer par l'introductif "Midnight Directives" qui, entre les ruisseaux limpides et sereins de son orchestration et la voix chaude du princier Owen, amorce le début d'un voyage exaltant direction Heartland. Exaltant mais également déroutant, par sa tendance à passer par des chemins de traverse tant ses compositions s'entrelacent dans une articulation complexe, singulière, marquée par l'évanescence de ses mélodies et le fantastique de son propos.
Boîte à musique précieuse et ballade étourdissante de cuivres et synthés menés par le violon volubile de Pallett, l'album revêt une dimension enchanteresse, aux confins de contrées pittoresques et féériques. A cet égard, l'oeuvre se distingue par la narration des aventures de Lewis, personnage récurrent de l'imaginaire pallettien, que l'on cotoie notamment au détour des enivrants "Lewis Takes Action" et "Lewis Takes Off His Shirt", portraits magistraux foisonnant de candeur et d'incandescence. Autour de ce personnage s'articule dès lors toute une pallette de pièces lyriques prolixes, de la douceur d'un "Oh Heartland, Up Yours!" à l'inquiétant "Mount Alpentine" plongé dans un orage de cuivres, sans compter le malicieux "Flare Gun" qui n'est pas sans rappeler l'"Ultimatum" lancé par Pallett dans son Plays to Please EP. Une belle démonstration d'insouciance suivie par la sensibilité exaltée d'"E For Estranged" qui atteint ici des sommets, magnifié tant par la voix enfantine de l'artiste que par le mélange subtil des pièces instrumentales. Eblouissant.
Owen Pallet, qui officiera désormais sous son nom, contraint d'abandonner le sobriquet à résonnance geekienne de Final Fantasy suite à des plaintes formulées par les développeurs du jeu vidéo japonais, livre ici son album le plus abouti, d'une splendeur substantielle remarquable où la magie opère de bout en bout. "What Do You Think Will Happen Now?" se demande le canadien en conclusion de ce Heartland. En nous livrant sur un plateau d'argent les douze chapitres de ce conte fabuleux, Pallett poursuit sereinement son ascension vers des monts de splendeur, parvenant brillamment à s'imposer définitivement comme l'un des grands noms de la scène folk anglo-saxonne actuelle.