Chronique de Blackcondorguy (Xsilence)
Sorti sur un plus gros label et bénéficiant d'une bonne médiatisation pour un disque indé, ce quatrième album est sans nul doute celui de la consécration pour The Decemberists.
Poussant l'analogie littéraire plus loin, on a ici de véritables nouvelles en plusieurs parties ("The Crane Wife" 1, 2 & 3 ou "The Island") agrémentées de quelques historiettes plus ou moins sympathiques.
2 gros morceaux donc, dont l'un, inspiré d'un conte japonais, est découpé de manière non chronologique ("The Crane Wife", dont la 3ème partie ouvre le disque) et l'autre, tiré de la pièce de Shakespeare La Tempête, est regroupé sur une seule piste, une histoire d'amour sur fond de guerre ("Yankee Bayonet"), un Roméo et Juliette dans l'univers de la mafia ("O Valencia!) ou un portrait du siège de Leningrad ("When the War Came") ; pas de doute, on est bien dans l'univers des Decemberists.
Pourtant, quelque chose à changé. La production est plus ambitieuse, les instruments plus divers et les structures plus variées, surtout sur les morceaux les plus longs. Les backvoices joyeusement fausses de Jenny Conlee et Rachel Blumberg ont laissé la place à des guests plus professionnelles. On trouve toujours des mélodies accrocheuses, mais l'évolution s'est faite au détriment d'une certain simplicité que l'on ne retrouve plus qu'occasionnellement, comme sur "Shankill Butchers" qui malheureusement semble une redite de "Eli, the Barrow Boy" du précédent album.
Il y a certes des moments agréables à l'écoute de Crane Wife, tel le canon de "Sons & Daughters", mais il y a aussi pour la première fois des moments d'ennui profond comme le très mauvais "Perfect Crime #2" qui est pourtant sorti en single. L'autre gros single, "O Valencia", est assez en dessous de ce que fait le groupe d'habitude, d'ailleurs.
Pour finir, l'album est loin d'être mauvais, il a même des côtés sympathiques, mais il n'atteint pas le niveau de ses prédécesseurs en reniant une forme de simplicité qui faisait tout leur charme et qu'il faudra désormais chercher dans les travaux solos de Colin Meloy où, dénué de leurs artifices, ses morceaux retrouvent toute leur force.
Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques)
Avec The Crane Wife, les Decemberists n'en sont pas à leur coup d'essai, loin de là. Le groupe emmené par Colin Meloy (et dont le nom vient d'une tentative de coup d'état durement réprimée qu'avaient organisé les décembristes le 14 décembre 1825 pour obtenir du futur tsar Nicolas I une constitution) existe depuis 2002 et a enregistré pour le compte des petites structures Hush et Kill Rock Stars pas moins de trois excellents albums - dont l'indispensable Picaresque sorti en 2005. Toutefois, pour de nombreux Européens, le groupe fait figure de nouveau venu sur la scène musicale. Il faut dire que depuis qu'il a signé sur la major Capitol, le groupe jouit d'un réseau de distribution et de promotion élargi – et à la hauteur des aptitudes démontrées sur ses précédents efforts.
Évidemment, on connaît le genre de réactions épidermiques que déclenche chez les puristes de l'indie ce genre de décisions et pour de nombreuses personnes suivant le groupe depuis ses débuts, ce quatrième album est particulièrement redouté. Toutefois, Colin Meloy a assuré que le but premier de ce transfert juteux était de pouvoir bénéficier de moyens d'enregistrement et de production à la hauteur de ses attentes et on ne peut qu'abonder dans son sens à l'écoute de The Crane Wife. Les arrangements sur ce nouvel album restent dans la lignée des précédents efforts, précieux et raffinés, et il semble indéniable qu'en déliant les cordons de la bourse, Capitol a permis au groupe de travailler et réenregistrer ceux-ci à l'envi – notamment sous l'oeil attentif de leur ami Chris Walla de Death Cab For Cutie.
Mais une fois encore, ce n'est pas dans les arrangements, certes très réussis, qu'il faut aller chercher la véritable valeur ajoutée qui fait de The Decemberists un groupe à part et de The Crane Wife une nouvelle réussite, mais plutôt dans le livret qui accompagne ce dernier. C'est là que l'on peut se délecter des superbes paroles de Colin Meloy. Particulièrement influencé par la littérature, il y fait une nouvelle fois montre d'un talent d'écriture unique qui imprègne fortement les compositions du groupe. Après s'être inspiré du roman picaresque espagnol, Colin Meloy lorgne cette fois-ci du côté du Japon (une partie de The Crane Wife est inspirée d'un conte japonais) et de la Grande-Bretagne (une autre partie doit beaucoup à La Tempête de Shakespeare). Les histoires, Colin Meloy les aime romancées, gorgées d'émotions en tous genres et vecteurs de sensations fortes. Ce mélange de folk, de pop et de poésie trouve son écho le plus puissant dans les deux morceaux épiques de The Crane Wife: affichant respectivement 12 et 11 minutes au compteur, « The Island - Come and See - The Landlord’s Daughter - You’ll Not Feel The Drowning » et « The Crane Wife 1 And 2 » sont d'indispensables joyaux qui démontrent tout la maturité d'un groupe conscient de ses limites et ne reculant devant aucun sacrifice pour rendre son univers aussi accessible que possible.
Un peu trop policé et pas assez décomplexé pour venir titiller Picaresque, The Crane Wife n'est clairement pas le meilleur album du groupe de Portland. Il n'en reste pas moins qu'en raison de sa densité théâtrale prenante, de la personnalité forte de son chanteur et de sa déconcertante facilité à briller sur tous les types de formats, cette nouvelle livraison des Decemberists risque fort de squatter votre platine dans les semaines et mois à venir.