Berlin

Berlin

Lou Reed

19 / 20 1973 RCA Album / CD  Vinyle  K7 Audio

Chronique de Easton ellis (Xsilence) 20 / 20

Posté le 16/08/2013
Il y a des albums comme ça où la pensée de leur(s) auteur(s) semble avoir complètement dépassée les notes qu'il(s) joue(nt).

Il y a bien sûr Transformer, Coney Island Baby, ou encore le fameux live Rock'n Roll Animal, sans parler de l'épisode Velvet Underground. Mais une fois que l'album Berlin de Lou Reed commence ses ellipses sur le tourne disque, un enivrant et doux sentiment de mélancolie prend aux tripes. C'est évident... Le meilleur du grand Lou Reed. Produit par le grandiloquent Bob Ezrin (également pianiste sur l'album) et réunissant une pléiade de musiciens réputés (les guitaristes Dick Wagner et Steve Hunter, le bassiste Jack Bruce, Steve Winwood à l'orgue et à l'harmonium et Aynsley Dunbar à la batterie), cet album de Lou Reed est un véritable accomplissement artistique. Sorte d'opéra rock tragique, aux ambiances rappelant les lugubres quartiers citadins d'Hubert Selby, et la violence d'un Charles Bukowski, Berlin est une histoire triste, un amour déchiré, entre Jim et Caroline.

Tout commence par un brouhaha, un tumulte ou se mêle des voix, un "Happy Birtday" un peu désaccordé, et quelques notes de piano. La douceur de la chanson "Berlin" est trompeuse. A la fois délicate, et dramatique, la rencontre entre les deux protagonistes de l'album, couple maudit sous une mauvaise lune, sent par avance le souffre : "We were in a small cafe, you could hear the guitars play, It was very nice, oh honey, it was paradise...".
Hommage non dissimulé à Billy Holyday, avec "Lady Day", dans lequel le maître d'œuvre Reed décrit le lugubre quotidien de Caroline. Musique grinçante, et malodorante, en contraste avec la délicate "Men Of Good Fortune". Plus désabusé tu meurs ? Lou Reed lance ici une petite complainte sur l'avidité des mauvais, et la bonne volonté des gentils (si c'était si simple...) : "Men of good fortune, often wish that they could die, While men of poor beginnings, want what they have and to get it they'll die". Mais le bougre parvient à trouver la meilleure des conclusions : "But me, I just don't care at all". Complainte guillerette avec "Caroline Says". Quand la femme veut un homme, un vrai ! Montée en chaleur, envolée jazzy sur "How Do You Think It Feels". Comme deux animaux qui se cherchent, condamnés à se supporter entre deux parties de "ça va, ça vient", on sent encore les bouteilles volées entres les deux amants...
Autres drogues, mais autres conséquences, les amants passent à autre chose, et cette fois, c'est à coup de haine et de poings que ça se règle sur "Oh Jim" : "And when you're filled up to here with hate, don't you know you gotta get it straight ; Filled up to here with hate, beat her black and blue and get it straight". Magnifique cri d'amour, de désespoir de cœur blessé, Lou Reed bouleverse par ses quelques notes de guitare à la fin de la chanson. Dézinguée par son amour, Caroline se réveille, battue et à nouveau droguée, bientôt prête à partir: "But she's not afraid to die, all her friends call her Alaska ; When she takes speed, they laugh and ask her, What is in her mind ?". Cette version sera la définitive de "Stephanie Says" composée, à l'origine, à l'époque du Velvet Underground. On peut déjà sentir le dénouement... Dans "The Kids", la pauvre Caroline est visitée par l'assistance, et se voit retirer ses enfants: "They're taking her children away, Because they said she was not a good mother". Quelques mots qui suffissent à imaginer des milliers de raisons pour lesquelles les "kids" lui sont enlevés.
Le point final de l'histoire est tout proche. Et on ne veut pas vraiment qu'elle arrive. C'est entre quatre murs, et sur ce "The Bed", que Caroline va entendre les anges : "This is the place where she lay her head, when she went to bed at night ; And this is the place our children were conceived [...] And this is the place where she cut her wrists, that odd and fateful night ; And I said, oh, oh, oh, oh, oh, oh, what a feeling...". L'harmonium nous fait décoller, la guitare nous rassure, mais les paroles, si doucement fredonnées pourtant, restent en travers de la gorge. Et puis ces chœurs arrivent, peut être les anges, et nous emmènent jusqu'au point final. "Sad Song", epilogue de cette tragédie. Flûtes, violons, chœurs christiques, magie du grand orchestre, et puis un petit portrait de la belle Caroline, que contemple Jim : "Staring at my picture book, she looks like Mary, queen of Scots [...] I tried so very hard, shows just how wrong you can be".

Roméo Et Juliette moderne, junkie, et désillusionné, l'album Berlin de Lou Reed fut à l'époque descendu en flèche par la critique, et fit une très timide percée (en Angleterre surtout). C'est près de 30 années plus tard, que le chef d'œuvre trouvera la reconnaissance qu'il mérite. A la différence de l'amour, pour d'autres choses, il n'est jamais trop tard...

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