Last Summer

Last Summer

Eleanor Friedberger

17 / 20 2011 Merge Album / CD  Vinyle

Chronique de X_Wazoo (Xsilence) 17 / 20

Posté le 12/07/2011
À peine a-t-on appris la nouvelle d'une aventure solo pour Eleanor Friedberger que la question inévitable et délicate s'est imposée ; saura-t-elle se défaire de l'image de "moitié des Fiery Furnaces" qui ne manquera pas de lui coller à la peau ? Parce qu'avec un C.V. pareil, la demoiselle est attendue au tournant ! Avec son frère Matthew, au sein des Fiery Furnaces, elle s'est forgé une réputation solide et un style vocal propre. Une productivité sans égale et un constant renouvellement furent les maîtres mots des Furnaces durant la dernière décennie qu'ils parcoururent avec talent, devenant un des groupes les plus intéressants des dix dernières années. Et pendant que son frère agençait les notes sur ses partoches chaotiques tout en trifouillant sa guitare folle et un clavier ou deux au passage, Eleanor travaillait à sa propre signature. Sa voix, grave et pleine, oscillant sans cesse entre la mélodie et le spoken word. Son phrasé reconnaissable entre mille, sonnant de manière à accentuer sciemment certains mots, créant une musicalité rythmique et poétique interne et dissociable des schémas mélodiques. Pendant toutes ces années, Eleanor parvint à être plus qu'une simple chanteuse, développant une vraie schizophrénie entre les instruments et son chant au sein du groupe.

Et si l'on sent planer l'ombre de son frère derrière les arrangements astucieux et par l'apparition par-ci par-là de certains sons de claviers caractéristiques du frangin Friedberger, la mission est néanmoins accomplie haut la main pour Eleanor qui a su s'affranchir des Fours ardents sans oublier l'expérience qu'elle a pu en tirer. Au summum de sa maturité vocale, la chanteuse accompagne admirablement les ambiances différentes qui défilent tout au long du disque. Car en plus des tubes évidents et preuves vivantes du savoir-faire pop de la sœur Friedberger que sont "My Mistakes", "I Won't Fall Apart On You Tonight" et "Early Earthquake" (qui renvoient directement aux merveilles instantanées de Gallowbird's Bark quelques années plus tôt), Eleanor nous a concocté dans son labo d'artiste tout un lot de morceaux aux atmosphères ensoleillées. C'est l'été et mademoiselle, nostalgique, nous conte le sien (qu'elle passe visiblement à New-York) au travers de chansons tantôt calmes et reposantes ("Scenes From Bensonhurst", "Heaven", "One-Month Marathon"), tantôt groovies ("Roosevelt Island" et sa basse funkie), qui s'enchaînent avec une fluidité qui rappelle encore une fois le premier album des Fiery Furnaces. À noter quand même qu'une des chansons n'est pas à propos de New-York ; "Inn Of The Seventh Ray" nous conte la Californie.

Une des plus belles surprises de cet album, en fin de compte, c'est qu'il n'appartient pas à un style particulier. Ici, c'est la dame Friedberger qui crée sa musique, son monde, sa personnalité... Et les quelques emprunts funks de "Roosevelt Island" ou Motown de "I Won't Fall Apart..." ne font que s'intégrer de la plus belle manière à la matière personnelle développée par Eleanor. Que les colleurs d'étiquettes s'échinent autant qu'ils veulent, je me contenterai d'appeler ce genre de l'Eleanor Friedberger ©.

Alors voilà, le crû Friedberger fait encore mouche. Enfin bon, ce n'est pas comme si on n'avait pas l'habitude, avec les deux frangins ! Mais là, le dernier chapitre en date a été écrit par la sœur qui prouve qu'elle n'a fait qu'évoluer pendant toute sa carrière, et qu'elle n'attendait que l'opportunité d'un album solo qu'elle délivre en forme de roman nostalgique en hommage à la Grosse Pomme américaine et à ses coins sympas dans lesquels on est invité à passer notre prochain été.

Chronique de Julien L (Goûte Mes Disques) 14 / 20

Posté le 27/07/2011

Des Fiery Furnaces on aimait, et on aime toujours, leur pop foutraque, mais dans une certaine limite. La limite du bon goût, parfois dépassée par des expérimentations, des cassures de rythme et des plans "cinq idées à la minute", ça donne parfois des haut-le-coeur. Et ça le déchire aussi, ce coeur : on y ressent des pincements. Parce que sous la masse, il y a régulièrement des mélodies évidentes et étincelantes. Là réside la bipolarité de la fraternité Friedberger, Matthew et Eleanor, les deux hémisphères du cerveau sonore des Fiery Furnaces. En 2005, le groupe sortait un EP, sobrement intitulé EP et tout aussi sobrement emballé dans sa pochette aux lettrages immenses et oranges. Ce disque regroupait des singles parus entre les deux premiers albums et quelques inédits. Certainement leur disque parfait, puisqu'il allait droit au but et droit au coeur des mélodies, notamment grâce aux imparables "Single Again", "Sing for Me" et "Duffer St. George").

Paru chez Merge et produit par Eric Broucek, Last Summer a été enregistré l'été dernier, d'où son nom. Ce premier disque solaire et solitaire d'Eleanor Friedberger trace son chemin sur les morceaux et les moments pop des Fiery Furnaces. Haut les coeurs ! Les morceaux sont plus francs, ils filent tout droit, mais pas droit dans le mur pour autant. On retrouve sur ce disque le phrasé distinct d'Eleanor mais aussi les instrumentations propres au groupe : les synthétiseurs sont toujours de sortie et les saxophones apportent leur saveur suave et leurs solos nostalgiques ("My Mistakes", "Owl's Head Park"). Les morceaux oscillent entre pop, ballades, voire calypso ("One-Month Marathon"), et penchent parfois vers des sonorités 70s, comme souvent sur les disques des Fiery Furnaces. On retrouve également sur Last Summer quelques morceaux de bravoure : l'introductif "My Mistakes" est un 2 Chords Wonder dans toute sa splendeur. "Inn of the Seventh Ray" est tout en mélodie lumineuse et petites touches d'arpeggios synthétiques hérités de Grandaddy. "Roosevelt Island", autre perle évidente de cet album, prend une direction soul avec son rythme à-la-Motown et son clavinet.

Mais il y a aussi quelques morceaux moins attachants car peut-être trop linéaires, trop farouches et traînant légèrement des pieds ("Heaven", "Glitter Gold Year"). Néanmoins, sur cet album dont les thèmes prépondérants sont les voyages physiques (de Roosevelt Island à Bensonhurst, en passant par Coney Island) et temporels en mode autobiographique, Eleanor Friedberger se libère de ces turnpikes parfois étourdissants des Fiery Furnaces, et nous emmène en roue libre (du moins jusqu'au prochain album du groupe) sur une route plus paisible, pour un voyage antéchronologique relatant l'été dernier.


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