Ecailles De Lune

Ecailles De Lune

Alcest

16 / 20 2010 Prophecy Album / CD  Vinyle

Chronique de Arno Vice (Xsilence) 13 / 20

Posté le 07/01/2011
S'il y avait bien un domaine dans lequel les groupes français avaient du mal à s'imposer, c'est bien dans le tragiquement mélancolique. À de trop rares exceptions près (The Old Dead Tree et, dans un tout autre registre, Dark Sanctuary), soit le style était inexistant, soit il restait dans une médiocrité clichesque, ce qui est pire. Cela, c'était avant l'avènement de Neige, véritable homme-orchestre d'Alcest et musicien reconnu de la scène black metal.
Écailles De Lune, dernier album en date, sera destiné à tous ceux qui geignent sur leur sort parce qu'ils sont moches et seuls, parce que leurs moitiés les ont abandonnés même pas pour un autre, parce qu'ils ne se sentent pas à leur place en ce monde et rêvent d'un ailleurs où les cheveux longs noir, le maquillage et les chemises à jabot seront du dernier cri lors des soirées en forêt pour fêter la lune rousse.
Ceux qui ont encore Souvenirs D'Un Autre Monde bien en tête ne seront sans doute ni surpris, ni déçus par cette nouvelle offrande faite aux fées des bois. On retrouve la voix inaudible de Neige qui, lorsqu'il chante en voix claire, est toujours dans l'incapacité d'articuler et de sortir le moindre son qui ressemble, même de loin, à ne serait-ce qu'une syllabe. Personnellement, je trouve ça dommage parce que j'aimerais pouvoir écouter le récit des errances de son âme prisonnière de la chair ainsi que l'expression imagée de son incompréhension du mode de vie des bipèdes qui lui sont contemporains, mais à bien y réfléchir, il est possible que la crédibilité de l'album gagne à conserver ce problème majeur d'élocution. J'ai comme dans l'idée que l'auditeur critique pourrait se mettre à sourire franchement, ce qui la foutrait mal pour un album de shoegaze black rock (je m'excuse par avance pour cette étiquette fourre-tout). Bien heureusement, nous avons aussi du bon hurlement hystérique à se mettre sous l'oreille ("Ecaille De Lune Part II" ou "Percée De lumière" par exemple) car j'étais à deux doigts de conseiller à Neige de prendre rendez-vous chez un orthophoniste.
Cette nouvelle production procure également un sentiment paradoxal : les compositions présentent tous les aspects de la confusion la plus totale (les ponts et les transitions semblent faits à l'emporte-pièce, certaines lignes vocales ont tout de l'improvisation de dernière minute), la production claire et sans relief n'arrangeant rien, et pourtant on a au final un album bien construit, qui résiste aux écoutes et qui présente une grande homogénéité. Alors certes les guitares ne sont pas bien méchantes et sonnent comme un orchestre de pop rock, si bien que l'on pense un instant refiler le skeud à la fille de sa voisine de palier dans l'espoir d'émouvoir la mère et de passer à des choses plus sérieuses, mais écouter Alcest équivaut pour un métaleux à un plaisir coupable qu'il offre à son anima, le genre de truc qu'il se met au casque en feuilletant son livre des Korrigans. Après, il faut aussi reconnaître que l'interlude "Abysses" ne sonne pas vraiment abyssal justement et que les grésillements cristallins relèvent plus du space opera mais, soyons magnanimes, cela ne dure que deux minutes.
Écailles De Lune s'achève dans la douceur et le dépouillement du recueillement que l'on manifeste au cours d'un enterrement ("Sur L'Océan Couleur De Fer"). On se sent triste et fier de ne pas avoir pleuré, comme un petit garçon retenant ses larmes alors qu'il vient de se faire voler son quatre heures à la récréation, ce sandwich beurre banania que lui avait préparé sa mère le matin dans la cuisine avant d'aller casser la glace du puits pour extraire l'eau qui servira ensuite à sa toilette sommaire. On ne sait toujours pas si Neige chante ou s'il se contente de faire des "nananana" dans le micro, c'est triste et beau, il ne lésine pas sur le pathos. Mais plutôt que des écailles, j'aimerais bien avoir l'étoile de Neige un jour, pour voir ce que cela fait...

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