Halcyon Digest

Halcyon Digest

Deerhunter

16 / 20 2010 4AD Album / CD  Vinyle

Chronique de Pauline (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 16/11/2010

Bradford Cox n'en est pas à son coup d'essai. En quelques années, le leader de Deerhunter est devenu l'emblème d'une génération musicale post-shoegaze, post-post punk, post-new wave, post-tout ce qui se faisait de bien dans les années 80 et 90. Bradford Cox mène fièrement l'ingrate génération 2000/2010 vers une musique nouvelle, expérimentale, pop et riche. Jusqu'ici, Cox avait étonné avec son projet Atlas Sound et l'album Logos, sorti en 2009. Avec Deerhunter, il a aussi su se faire une place de choix dans un paysage musical indépendant plutôt narcissique. Avec Microcastle en 2008 et Rainwater Cassette Exchange (un EP court mais efficace), les membres de Deerhunter laissaient entrevoir des bribes de génie.

Puis, Halcyon Digest est arrivé, changeant la donne. Annoncé par les fans par des posters DIY collés dans les rues américaines, le premier titre proposé à l'écoute, "Helicopter" annonçait déjà un opus plus que prometteur. Un titre tendre et doux, à la fois facile et abordable, facile à adopter, et riche en détails. Facile à aimer mais plus difficile encore à connaître et à comprendre pleinement. L'appréhender par toutes ses richesses, voilà ce qu'il reste à faire après la première écoute euphorisante du nouvel opus de Deerhunter.

Plus que jamais, on a l'impression que Bradford Cox laisse du terrain à ses petits camarades de Deerhunter. Le guitariste Lockett Pundt éclaire et sublime l'une des plus belles réussites de cet album, "Desire Lines", qui ne peut être vue que comme une balade sauvage et folle dans l'imaginaire d'un guitariste, les riffs obsédants et la réverb aérienne le plaçant davantage dans le domaine de l'inconscient et du rêve que dans celui d'une réalité musicale. C'est aussi lui qui s'exécute au chant sur le très  beau "Fountain Stairs". Et c'est peut-être cette osmose qui fait d'Halcyon Digest un album exceptionnellement homogène. Le nouvel opus de Deerhunter raconte une histoire musicale cohérente, l'enchaînement des morceaux est net et parfait, et une fois la cinquantaine de minutes d'Halcyon Digest écoulée, il n'y a plus grand chose à faire à part appuyer sur repeat et se repasser le film encore et encore, inlassablement.

Là où Deerhunter opère ses plus belles réussites, ce n'est pas tant sur les morceaux pop uptempo ("Don't Cry", l'entêtant "Revival" ou "Memory Boy") mais plutôt sur les morceaux les liant entre eux, les balades mélancoliques recelant de magnifiques détails. Les complaintes lumineuses que sont "Sailing" et surtout "He Would Have Laughed", hommage à Jay Reatard, comptent parmi les moments forts de Halycon Digest. Sept minutes d'apothéose qui finissent l'album sur les paroles les plus digressives et inspirées, les sons les plus clairs, le chaos le plus net. "He Would Have Laughed" est surtout le morceau le plus intransigeant de l'album, qui se termine brutalement et annonce le règne de Deerhunter sur la prochaine décennie. Et en profite pour dire adieu à Jay Reatard.

Si Halcyon Digest remplit une mission, c'est celle de donner un coup de fouet à cette catégorie musicale fourre-tout et dangereuse qu'est l'"indie rock". Deerhunter lui appose son sceau et lui donne un sens. Mélodies magnifiques et travaillées, refrains fédérateurs habités par l'écriture quasi-automatique de Bradford Cox (définitivement moderniste), auquel vient s'ajouter un élément mystère, le x de l'équation, la valeur inconnue. Pourquoi ne pas l'appeler "indie"? Pas simplement une expérimentation mais une façon indépendante et libre de fournir à l'auditeur une musique d'une qualité rare et de très bonne facture, sans  lien à un système plus grand. C'est ce facteur qui place Halcyon Digest très haut dans la liste des disques les plus marquants de 2010, et peut-être de la décennie à venir. Bradford Cox poursuit son chemin et délivre la bonne parole musicale à qui veut l'entendre.


Chronique de Grasshopper (Xsilence) 19 / 20

Posté le 08/05/2011
Deux ans après le sensationnel Microcastles / Weird Era Cont., Deerhunter revient avec son quatrième album. Le précédent était déjà une claque magistrale qui avait vu le groupe d'Atlanta passer d'une pop expérimentale bruitiste à un son plus équilibré, sorte de mélange entre les guitares de Sonic Youth et la veine pop répétitive des cousins d'Animal Collective. Avec ce disque, Deerhunter semblait synthétiser un peu tout ce qui avait été de meilleur dans les années 2000 : le retour du rock lettré à la Velvet Underground, le post-rock, les new-gazers, l'anti-folk, la pop abstraite, etc. Le groupe pouvait-il faire mieux que cela ? Une seule écoute – la première de nombres d'entre elles, croyez-moi ! – aura suffi à dissiper tous les doutes et à me convaincre que Deerhunter va peut-être représenter pour les années 2010 ce que Radiohead a été au cours des quinze dernières années : une incarnation parfaite de l'intégrité et de la recherche continuelle dans le monde de la pop et du rock moderne. Par où commencer pour décrire pareil chef d'œuvre ? Déjà, préciser que Halcyon Digest est une nouvelle étape dans la construction du son Deerhunter, comme une sorte de synthèse entre le caractère brut des disques précédents et l'aspect plus éthéré d'Atlas Sound, le projet solo du chanteur/guitariste Bradford Cox. Certes, on a des guitares un peu partout – et quelles guitares – mais aussi tout un tas de textures sonores qu'il est difficile de séparer les unes des autres, de sorte que l'on ne sait pas toujours quel instrument on est en train d'écouter : bruits percussifs, effets d'échos ou de réverbération, parfois rejoints par des cuivres se mélangent à ces guitares ni claires, ni vraiment cristallines brodant des motifs répétitifs qui tournent parfois à la scansion. Au cœur de ce maelström se love la voix de Cox, parfois cachée derrière des échos et des effets de saturation, mais laissant toujours passer beaucoup de fragilité et d'émotions. Le résultat est un psychédélisme léger et entêtant doublé d'une atmosphère étrange et un brin dérangeante parfaitement représentée par le nain travesti de la pochette. Après un départ en demi-teinte avec le semi-acoustique "Earthquake", le disque décolle une première fois avec deux chansons courtes et diablement efficaces, "Don't Cry" et "Revival". Le temps d'une longue ballade langoureuse, "Sailing", Deerhunter file la métaphore de la liquidité que l'on retrouve plus tard dans le magnifique single "Helicopter". Avec "Memory Boy", le morceau le plus pêchu et le plus accrocheur du disque et sa mélodie digne des Beach Boys, le disque entame une ascension qui ne s'arrêtera pas avant la toute fin de l'album. "Desire Lines", qui lui fait suite, en est le premier sommet, du riff initial aux long crescendo de guitares qui le clôture. Doté d'un refrain imparable, ce morceau se situe sans problème parmi les meilleures chansons que j'ai entendues au cours des cinq dernières années. Deux autres bombes à retardement illuminent la seconde partie du disque. "Coronado" se situe au-delà du rock et de la pop, Bradford Cox y chante d'une façon admirable qui rappelle le Lou Reed de Loaded, alors que derrière, la tension des guitares, surlignée par un saxophone baryton bien gras évoque les Stooges de Fun House revisité par My Bloody Valentine. Sommes-nous en 1969 ou en 1990 ? Non, sans conteste, nous sommes en 2010 tellement cette mixture-là se joue des époques et semble réinventer des styles que l'on croyait connus. Comment le groupe arrive-t-il à évoquer toute la musique que nous aimons tout en générant une bonne dose d'étrangeté ? Comme dans un bon film de David Lynch, il faut savoir ne pas trop analyser les choses et se laisser porter par les émotions, comme sur ce final dantesque, "He Would Have Laughed", longue montée de sève qui s'arrête juste avant l'éruption, nous laissant à la fois chancelant et un brin frustré. Une seule solution : repartir à zéro et réécouter dans son intégralité ce disque. On découvre alors de nouvelles subtilités au sein de chaque chanson. On se met à préférer les morceaux qui nous avaient semblé les moins aboutis à la première écoute (le sublime "Basement Scene", par exemple), sans pour autant arriver à se lasser des autres. Alors, on multiplie les écoutes pour tenter de percer – en vain – le mystère de cette pop mutante qui, tour-à-tour, nous interroge, nous angoisse, nous caresse ou nous bouleverse. À l'heure où j'écris ces lignes, je ne peux toujours pas passer une journée sans écouter Halcyon Digest quatre ou cinq fois. C'est par ailleurs tout le mal que je vous souhaite.

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