Night Music

Night Music

Etienne Jaumet

16 / 20 2009 Versatile Album / CD

Chronique de Hpl (Xsilence) 16 / 20

Posté le 05/10/2009
Ce qui est formidable avec les gens tel qu'Etienne Jaumet c'est que leur discrétion laisse penser des choses erronées. Mystérieux et secret l'homme donne l'impression depuis la sortie de l'album de Zombie Zombie d'être une sorte de geek accro aux synthés vintages analogiques avec lesquels l'obtention du moindre son demande des heures et des heures de recherche. On le savait également saxophoniste de The Married Monk, offrant là des nuances et des couleurs que le groupe de possédait pas toujours.
En clair on tenait là un musicien accomplis s'affranchissant doucement mais sûrement pour nous emmener dans son univers. Bien que tout ceci soit vrai, un oubli de taille est souvent commis : ses collaborations avec l'international folk ; des personnages importants ont reçu sa contribution, tel Herman Dune, Adam Green, The Moldy Peaches et même Daniel Johnston. Ce n'est donc plus un simple musicien accomplis que l'on tient là mais un touche à tout génial et curieux.
Night Music creuse le sillon des claviers antédiluviens dont la maitrise demande patience et chance. Abandonnant le caractère ludique et très série B de son projet précédant, Etienne Jaumet nous la joue ici à l'allemande. Agréable plongeon dans ces années ou l'électro teutonne dominait sans partage, Kraftwerk ou Klaus Schulze réinventant la musique synthétique à chacune de leurs sorties. Mimétisme jusque dans le format car en vinyle ce disque se composerait d'une seule plage sur la face A et de quatre titres sur la face B. Cette longue plage y gagne ainsi son côté hypnotique et répétitif juste distrait par un saxophone et quelques notes de harpe sur la fin. Par la suite des boites à rythmes misent plus en avant donnent un peu de peps avant que le lent crescendo de "Through The Strata" ne chamboule nos idées reçues sur la meilleure manière de planer et que l'énigmatique "At The Crack Of Dawn" avec son penchant dark ne viennent conclure cet opus.
Alors simple copie de l'Allemagne des années 1970 ? La réponse est non. Car la précision avec laquelle chaque note, chaque son, chaque entrechoquement est placée affirme haut et fort la modernité de l'ensemble. "Mix directed and imagined by Carl Craig" signale les notes de pochette, probable qu'une partie du secret de la réussite de cet album est là, car le magicien américain possède surement dans son studio des armes secrètes, scalpels et bistouris, pour extraire l'essence même des idées apportées par les musiciens qui collaborent avec lui.
A contrario nous ne tenons pas entre nos oreilles le disque qui va tout révolutionner mais un disque intelligent qui se réapproprie sans plagiat une musique à laquelle beaucoup doivent quelque chose sans l'avouer vraiment. Ici pas de honte, juste du plaisir.

Chronique de Simon (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 12/10/2009

On connaissait déjà Étienne Jaumet pour son travail au sein de Zombie Zombie, Flop ou encore The Married Monk. On connaissait tellement son talent de claviériste/saxophoniste qu’un pareil projet ne devrait pas nous étonner. Pourtant, il faut bien l’avouer, le petit frenchie n’était pas sur papier le candidat le plus prompt à venir titiller la grande musique de Détroit. Alors comme pour conjurer le sort, Étienne a eu la sage (et persévérante) idée de gratter jusqu’à l’os pour se voir aidé dans sa tâche par un certain Carl Craig, légende vivante parmi les producteurs de la Motor City. Étienne vient là de réaliser un sérieux exploit : être l’un des rares européens autorisés, avec Laurent Garnier et Moritz Von Oswald de Basic Channel, à côtoyer le cercle très fermé des poètes du clavier. Mais une fois dans le club, fallait-il encore se montrer à la hauteur du défi, prouver que les blancs aussi savent groover.

Pour cela, il fallait libérer les électrons d’entrée de jeu, faire forte impression en lâchant une traversée lunaire et post-apocalyptique s’étendant sur vingt minutes. Déroutant à première vue de la part d’un homme n’appartenant à aucune caste électronique précise, qu’on aurait mieux imaginé coincé dans un carcan geek-pop au vu de son look vieillissant. On voit directement où le Français veut en venir : kick techno en tête de colonne, extensions des claviers pour atteindre le paroxysme synthétique et ouvertures simultanées de trous noirs mathématiques. En revenant du studio, Étienne aurait pu croiser Arpanet qui lui aurait parlé d’un nouveau projet sous Dopplëreffekt tout en lui exposant sa science du vide intersidéral, de l’équation mathématico-musicale et du bien fondé de l’universalité électronique. Perdu au milieu de ces nouvelles approches mais conscient de l’incroyable potentiel de la vision sub-terrienne des musiciens de Detroit, Étienne va creuser les ambiances et tenter de donner au mythe un écrin supplémentaire où celui pourrait briller éternellement à l’abri des regards discrets.

Laurent Garnier lui aurait conseillé de ne pas se priver de son saxophone, il lui aurait expliqué que l’essentiel de Detroit loge sous la voûte de la rencontre, que la soul et le jazz font intégralement partie du grand combat qu’ont mené les afro-américains post-apartheid aux côtés de la techno. Carl Craig a dû être fier de son élève, mais il a dû juger qu’il lui manquait une unique chose, un seul liant pour accoucher d’une œuvre digne de ce coin des Etats-Unis. Alors Carl lui a parlé de la lutte, de la peur, des différences sociales et de tout ce qui fait le cœur de cette dernière révolution musicale dans le siècle qu’est la techno. Il lui a expliqué qu’Underground Resistance,bien avant de devenir un label, existait à l’état de chimère, d’obsession sociale ; il lui a également expliqué le pourquoi de cette fascination sur l’espace, seul lieu où l’universel sonore pourrait devenir le lieu d’une culture commune autant qu’une incroyable envie d’évasion. Être seul et pourtant bien là à partager ce combat continu, être le parfait mélange « entre Kraftwerk et Public Ennemy » comme l’a avoué Mad Mike en claquant la porte des studios de la Motown. Il a conclu en ciblant l’espoir et les craintes de cette musique, véritable extension d’une génération bafouée, en lui montrant que la techno des origines est une musique qui compte ses exclus, qui trompe fièrement la mort sociale en donnant à tous un nouveau lieu de communion.

Alors seulement à ce moment là, monsieur Jaumet a pris la responsabilité de son acte (Kevin Saunderson lui aurait dit comme à Laurent Garnier à l’époque : « Man, you don’t make a record for fun »), envisageant pour la première fois qu’il avait la maturité de poser une nouvelle pierre du panthéon de la techno mondiale, d’abord par mimétisme, pour enfin arriver à un substrat propre, fruit d’une longue maturation aux côtés de ses mentors d’un disque. Night Music est le résultat final de ce processus initiatique : un disque difficile mais essentiel, épuré et immersif. Une ville et un combat. Un esprit et une vision. Un élève et son nouveau-né. Brillant.


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