Chronique de Rv (Xsilence)
L'histoire de ce petit disque est simple. Depuis le mois de mai de cette même année, 1993, Jeff Buckley joue au Sin-é accompagné uniquement de sa guitare des morceaux de divers interprètes ou groupes qu'il affectionnait et qui l'ont donc logiquement influencé : de Dylan à Nina Simone, en passant par Led Zeppelin, Nusrat fateh Ali Khan ou encore the Smiths. Cependant, il composait déjà et interprétait également certains morceaux qui figureront ensuite sur son (premier et unique) album, Grace.
Rapidement, il se fait remarquer et démarcher par des maisons de disques avant de choisir Sony et son label Columbia, lequel label décide de sortir en préambule à un album, ce mini-album afin de tester le marché et voir ce qu'en pensent les critiques. On connaît la suite de la carrière de Jeff Buckley. Revenons donc ici sur l'essentiel : chacun des quatre morceaux choisis pour figurer sur Live At Sin-é. A savoir, deux compositions de l'artiste et deux reprises.
Tout d'abord, "Mojo Pin". Ce titre a en réalité été écrit en collaboration avec le guitariste Gary Lucas et figurera sur Grace également en position initiale. Ici, live oblige, tout commence par des applaudissements, puis vient une phrase d'introduction du chanteur : "This is a song about a dream". La voix de Jeff Buckley est absolument parfaite : ce type était fait pour les concerts, et on l'entend pendant les cinq minutes que durent la chanson. La chanson termine à nouveau par des applaudissements, nous rappelant que nous sommes bien en train d'écouter une prise en direct. Effectivement, la production de ce live est irréprochable.
Ensuite, "Eternal Life", qui se trouve aussi sur Grace. Cette fois-ci, c'est la guitare qui ouvre le jeu... et la voix de Jeff vient appuyer, voire s'abattre sur nous : on comprend pourquoi ce morceau est le plus lourd sur Grace quand on se rend compte de la rage qui sort de l'homme.
Première reprise : "Je n'en connais pas la fin"... d'Edith Piaf ! Oui, sur son premier disque, il n'y a pas que du rock. Jeff savait jouer de la guitare, certes, mais pouvait et aimait chanter tout ce qui lui plaisait : une "chanson" en français (ici, il ne chante en réalité que le refrain en français) qui explique peut-être en partie pourquoi les Français ont été les premiers à adopter Jeff Buckley, aussi bien au niveau des ventes que d'un point de vue critique. Le morceau est une jolie petite surprise : mélodique, il nous ferait presque oublier que c'est pour nous un classique.
Finalement, "The Way Young Lovers Do" de Van Morrison referme la parenthèse "chanson" et revient à quelque chose de plus traditionnel : seulement, si à l'origine le morceau durait trois minutes sur l'album Astral Weeks qui était sorti en 68, Jeff le fait lui durer dix minutes... pour un final tout en guitare qui nous permet d'être sûrs d'une chose : en perdant cet artiste beaucoup trop tôt, c'est autant un chanteur (ou plutôt "chantouuuse" comme il le disait lui-même) qu'un guitariste qui nous manque.
Aujourd'hui, quel que soit notre avis sur tout le côté commercial de tout ce qui sort avec l'étiquette Jeff Buckley apposée, Grace et, avant lui, Live At Sin-é nous montrent définitivement un très grand qui, s'il n'est pas LE meilleur, avait au moins le mérite d'avoir une personnalité qui transcendait tout ce qu'il chantait et n'a jamais voulu répondre aux attentes d'une raison commerciale : pour preuve, ce dernier titre qu'il voulait faire traîner pour le plaisir de nos oreilles.
Petit, mais costaud.
Chronique de Splinter (Goûte Mes Disques)
Jeff Buckley le chantait lui-même : « It’s never over ». Comme chaque année ou presque depuis sa mort, voici un nouvel album d’inédits, supervisé encore une fois par sa mère, Marie Guibert, qui gère l’héritage de son génial fils en bonne commerçante qui sait toucher la corde sensible des adorateurs de l’auteur de Grace. "The Ultimate Fan Experience" : c’est écrit en gros sur la boîte. En clair, ça signifie que si vous n’achetez pas ce disque, alors vous ne pouvez pas vous revendiquer du clan des vrais fans de Buckley.
Est-il déplacé de relever dans cette chronique le caractère malsain de ces disques posthumes ? C’est surtout dorénavant une vieille rengaine, malheureusement totalement justifiée. Jeff Buckley, c’est Grace, et rien d’autre. Au mieux, tous les albums parus après son décès accidentel ne peuvent être considérés que comme des témoignages imparfaits de son génie, qui, lui, ne transparaît vraiment que sur cet unique album studio, le seul réellement abouti, le seul que Jeff Buckley ait jugé digne de publication.
C’est en tous cas l’impression que l’on a à l’écoute de ce nouvel enregistrement public, après le Live at Chicago et le Live at L’Olympia. Déjà sorti du vivant de Buckley, voici dix ans, dans une version beaucoup plus courte puisqu’elle ne contenait que quatre titres, ce Live at Sin-é paraît désormais dans son intégralité, sur deux disques de quatre-vingts minutes chacun. On y retrouve bien entendu les incontournables "Mojo Pin" ou "Grace", interprétés par Buckley seul à la guitare, ainsi que dix-huit titres inédits et totalement anecdotiques, des reprises de Bob Dylan, Nina Simone ou Led Zeppelin, ponctués de monologues. A noter que le coffret comporte en outre un DVD vidéo contenant une interview ainsi que des clips.
S’il paraît plus digne de publication que l’album Songs to No One sorti en 2002 et qui ne revêtait franchement aucun intérêt, ce Live at Sin-é version longue ne parvient manifestement pas à recréer la magie de Grace. Quoi de plus logique après tout ? Exclusivement dédié aux fans déjà totalement voués à la cause de Buckley, ce disque soulève néanmoins le même problème que la sortie des quatre inédits de Jacques Brel quelque temps plus tôt : il s’agit d’œuvres que leur auteur ne considérait pas suffisamment bonnes pour être mises à la disposition du public. Le fait que le Live at Sin-é de 1993 ne comprît que quatre titres est franchement révélateur de la volonté de Jeff Buckley.
Malgré tout, puisqu’il existe encore des fans assez dupes et atteints de collectionnite aiguë pour acheter ces disques posthumes pourtant largement dispensables, les ayant-droits de Buckley auraient tort de se priver de cette manne financière quasiment intarissable. On peut donc s’attendre à l’avenir à la sortie d’autres enregistrements de ce genre. Aucun n’atteindra le degré d’excellence de Grace, le seul qui mérite de figurer dans une discothèque idéale.