Controlling Crowds

Controlling Crowds

Archive

16 / 20 2009 Warner Album / CD

Chronique de Leepomeroy (Xsilence) 18 / 20

Posté le 09/04/2009
Trois ans après Lights, voici donc le nouvel album d'Archive. Le collectif anglais n'a jamais manqué de susciter la polémique à chaque sortie, parfois à raison. Entre ceux qui crient au génie et ceux qui dénoncent une vaste escroquerie, force est de constater que les réactions sont rarement mesurées.
Bien qu'étant fan absolu du groupe, j'essaierai d'être le plus objectif possible.

Quand on analyse la discographie du collectif, il est vrai qu'on peut se poser des questions. Passer de l'innovant Londinium à la pop facile de Take My Head, difficile de ne pas tiquer... Quant au virage rock limite noisy amorcé en 2001 avec You All Look The Same To Me, on a eu droit à de nombreuses compositions intéressantes, mais parfois gâchées car inutilement traînées en longueur et/ou surproduites. Certains ont cru retrouver Archive au top avec la sortie de Lights, pour moi il s'agit de la production la plus faible du groupe, avec comme symbole un titre d'ouverture qui tourne à vide, sans idée, sans mélodie... Toutefois, lorsqu'on arrive aux 3 derniers titres, on se dit que quelque chose est peut-être en train de se passer. Des idées différentes, de la simplicité, le groupe semblait progressivement prendre une meilleure direction.

Alors qu'en est-il de ce Controlling Crowds ? Et bien l'impression laissée par la fin de Lights était la bonne, Archive est de retour en très grande forme, avec un album qui pourrait presque passer pour un Best Of.
Première claque avec l'ouverture, une pure tuerie. Toujours sur le thème du chant épuré et d'une lente montée en puissance, Archive propose infiniment plus que sur ses derniers efforts. Chaque couche d'instruments ou de bruitages rajoutée au fil du morceau semble réinventer la mélodie de départ et renouvelle en permanence la composition, là où sur les précédents albums on avait parfois la désagréable impression que la superposition de nappes sonores était surtout un moyen de masquer une relative pauvreté de la composition. Et puis cette double rupture en fin de couplet, quel pied !
On enchaîne sur "Bullets", le single. On se souvient que les anciens titres les plus pop d'Archive n'étaient pas jusqu'à présent les plus réussis, et on est forcé de reconsidérer son jugement devant l'efficacité diabolique du morceau. L'intervention d'un choeur et d'un orchestre en arrière plan y est pour quelque chose. Paradoxalement, ces dizaines d'intervenants supplémentaires humanisent la musique du groupe.
"Words On Signs", quelle simplicité ! Est-ce bien Archive ? Une magnifique petite mélodie portée par le chant impeccable de Dave Pen, le tout bouclé en 4 minutes !
Clairement, les 3 titres qui ouvrent l'album sont pour moi les meilleurs que le groupe ait composé en 10 ans.

Les titres s'enchaînent avec fluidité malgré leur diversité. Après un "Dangervisit" peut-être un peu plus anecdotique mais sacrément entraînant ! A peine le temps de reprendre son souffle, que Rosko John fait son grand retour sur le splendide "Quiet Time". On se croirait revenu en 1996, à l'époque de Londinium. Rosko dépose délicatement son flow sur une ligne mélodique éthérée et planante, avec des basses en retrait.
"Collapse/Collide" est absolument superbe. Archive arrivait parfois à donner l'impression qu'un morceau de 6 minutes en durait le double, là on à un titre de 9 minutes qui donne l'impression d'en durer 4, tellement on se laisse facilement emporter par cette ballade mélancolique qui s'achève dans une envolée crépusculaire.

"Bastardised Ink" est un titre carrément hip hop, à prendre ou à laisser ! "Kings Of Speed" ne révolutionnera pas la pop, mais sa rythmique décalée et sa légèreté sont particulièrement rafraichissantes. "Whore" surprend par le contraste entre sa mélodie qui berce doucement l'auditeur et la dureté de ses paroles ("You're just a whore, and nothing more").
L'album s'achève sur un triptyque assez particulier. Un Chaos au mieux mielleux, au pire niais, qui met en valeur cela dit l'aridité du titre suivant, "Razed To The Ground", qui ne fait aucune concession à l'auditeur. "Funeral" est une conclusion agréable mais sans surprise.


Au final, ce Controlling Crowds rassemble le meilleur des différentes périodes du groupe (trip-hop, pop, rock noisy). Pas exempt de défauts (d'une part 3 titres en retrait : "Dangervisit", "Clones" qui n'est qu'une fastidieuse conclusion pour "Collapse/Collide", "Chaos" "trop de guimauve tue la guimauve", d'autre part une division du disque en 3 parties un peu pompeuse et pas vraiment pertinente), il réserve de purs moments de grâce qui s'étalent désormais sur des titres entiers, et pas quelques passages disséminés ça et là. Le retour de titres "londiniesques" est un pur bonheur, et éclaire une musique par ailleurs plus humaine grâce aux interventions orchestrales.

A mi-chemin entre la douce mélancolie de ses débuts et la rage sourde qui émanait de ses compositions plus récentes, Archive a trouvé avec cet album un équilibre parfait. En gardant cette ligne de conduite pour le futur, nul doute que le collectif anglais aura encore beaucoup de choses à dire !

Chronique de Splinter (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 14/04/2009

Le thème de la surveillance généralisée et du contrôle des masses, en plus d'être singulièrement d'actualité avec le développement de techniques de promotion et de communication de plus en plus intrusives, a souvent inspiré avec bonheur les groupes de rock anglais, qui ont su en tirer des œuvres importantes, comme Radiohead et son indispensable OK Computer, ouvertement inspiré par le génial et visionnaire roman 1984 de George Orwell, David Bowie et Diamond Dogs, qui contient notamment, d'ailleurs, outre "Rebel Rebel", un morceau expressément intitulé "1984", voire John Lennon, qui, dans "Only People", n'hésitait pas à refuser la domination d'un Big Brother ("We don't want no Big Brother"). Aujourd'hui, ce sont aux Londoniens d'Archive de nous faire partager avec un talent certain leur interprétation de cette thématique au travers d'un sixième album, Controlling Crowds, particulièrement attendu vu le quasi silence du groupe depuis trois ans.

Jouissant d'une belle aura en France, où ses disques atteignent généralement de bons scores de ventes, le groupe de Darius Keeler et Daniel Griffiths s'est spécialisé depuis quelques années dans un rock électronique et progressif, souvent comparé, peut-être abusivement, à certains morceaux de Pink Floyd pour leur aspect hypnotique et parfois exagérément étiré en longueur. Pourtant, la formation s'est fait connaître en 1996 avec Londinium, encore aujourd'hui considéré comme l'une des œuvres majeures du trip hop aux côtés du Dummy de Portishead et du Mezzanine de Massive Attack. C'est donc avec une surprise mesurée que l'on constate, près de quinze ans après la création du groupe, que Keeler et Griffiths opèrent aujourd'hui une sorte de retour en arrière, marqué notamment par la réapparition du rappeur Rosko John sur certains titres, sans toutefois renier les aventures électroniques des ces albums très réussis que furent respectivement Noise et Lights en 2004 et 2006. Cette fois encore, le groupe a sollicité l'aide du producteur français, Jérôme Devoise, déjà à l'œuvre sur la bande originale du film Michel Vaillant en 2003.

Le morceau d'ouverture, "Controlling Crowds", est ainsi caractéristique de cette synthèse voulue par les deux têtes pensantes, puisque, alors que le titre atteint les 10 minutes, comme, par exemple, "Lights" et "Waste" en leur temps, le chant de Pollard Berrier et les rythmiques martiales renouent avec le son de Londinium, agrémenté cette fois de nappes synthétiques qui confèrent à l'ensemble une saveur très particulière, comme un savoureux mélange chaud froid, densifié par des paroles relativement mystérieuses et, comme toujours, particulièrement sombres. Il est vrai que le groupe n'est pas connu pour sa joie et ses hymnes bondissants, ce dont témoigne également "Dangervisit", l'un des titres les plus réussis du disque grâce notamment à ses paroles assez géniales ("Feel, trust, obey"), ou encore "Collapse/Collide".

Divisé en trois parties, atteignant presque les 80 minutes, Controlling Crowds est un disque complexe, dense, à personnalités multiples, où s'entrecroisent les fantômes des disques précédents au gré de l'intervention des différents chanteurs (Berrier, David Pen, Maria Q, Rosko John), qui confèrent à chacun des morceaux une tonalité particulière, voire une texture spécifique. Le risque, avec ce genre d'album qui se prend très au sérieux, réside dans une certaine immodestie qui pourrait parfois prêter à sourire si le groupe n'était pas aussi talentueux et capable de produire des morceaux franchement excellents ("Kings of Speed"), provoquant ici ou là un bonheur épidermique majeur ("Whore", assez proche de ce qu'avait réussi Archive avec  le très sous-estimé Take My Head en 1999) qu'il pourrait bien rééditer dès l'an prochain avec la sortie d'une quatrième partie, d'ores et déjà prévue.


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