Chronique de Drazorback (Xsilence)
A priori cette musique, que certains qualifient de "chamber pop" (en hommage à la musique de chambre, sorte de musique classique intimiste) n'avait pas grand chose pour me plaire: une ambiance gothique/romantique; une instrumentation inspirée, donc, de la musique de chambre, de l'univers des bandes originales et de la longue tradition de la pop anglaise: hors de mon domaine de prédilection musical.
Seulement, cette musique m'a touché. Par ses arrangements minimalistes, son ambiance doucement calfeutrée et par la voix quasi monogamme de Stuart Staples (qui me fait furieusement penser à celle du chanteur de Minor Majority, mais sans doute inverse-je les choses). Cette musique est un havre de paix intemporel: on ne peut clairement la placer dans un contexte temporel précis. Sans être rétrograde, elle ne fait pas l'éloge de la modernité mais reste dans le domaine de l'iréel.
De la douce "Intro' à la fin de l'album, on est happé dans cet univers étrangement hors du monde. On alterne mélancolie ("Yesterday Tomorrows" reggae pour dépressifs; "The Other Side Of The World" morceau tire-larme par excellence, le country "Mother Dear") et reprises d'espoir (l'éponyme "The Hungry Saw"; "All The Love" apaisé).
Un album serein, propice à la rêverie. A l'imagerie aussi belle que se font les arrangements, à l'ambiance aussi douce que les trémolos de Stuart Apples. Si il ne scie pas le c.. à première vue, comme le montre la pochette, à la longue il scie le coeur.
Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques)
En quinze années d’une carrière bien chargée (pas moins de 7 albums, dont ce petit nouveau), les Tindersticks se sont bâtis une solide réputation auprès de nombreux fans qui, pas trop exigeants les bougres, n’en demandent finalement pas trop au groupe. Conscients que la formation de Nottingham n’a que peu évolué ou expérimenté depuis ses débuts en 1992, ceux-ci s’abstiennent de jouer les fines bouches et se contentent amplement d'albums sans surprises mais incroyablement bien ficelés.
Evidemment, en s’appuyant sur une ligne de conduite aussi intransigeante (tellement prévisible qu’elle en devient lassante diront certains), le groupe n'a jamais vraiment eu l'occasion de renouveler sa base de fans, et il continue aujourd'hui de forcer principalement l’admiration de tous ceux qui sont tombés sous le charme de la bande de Stuart Staples à l’écoute de Curtains ou Simple Pleasure. En d’autres termes, tandis que les fans du groupe mouillent déjà leur culotte à l'idée de tenir entre leurs doigts un nouvel opus du groupe, le premier après un hiatus de cinq ans, le commun des mortels s'en tape lui comme de l'an quarante tant il considère les Tindersticks comme un groupe dont il ne doit plus rien attendre. Et à l’écoute de The Hungry Saw, difficile de donner tort à cette dernière catégorie. Certes, le groupe revient après une longue absence au cours de laquelle ses membres, à commencer par Stuart A. Staples, ont pu vaquer à leurs occupations, mais pourtant rien n'a vraiment changé depuis Waiting For The Moon, précédent album du groupe datant de 2003.
Enregistré par les trois membres restants dans le nouveau studio du groupe situé dans le Limousin, les douze nouvelles compositions de The Hungry Saw renouent avec cette pop classieuse et légèrement surannée qui a fait la renommée du groupe. Accompagnés de nouveaux musiciens, dont certains fréquentent le groupe depuis une bonne dizaine d’années, Stuart Staples, David Boulter (batterie) et Neil Fraser (guitare) ne donnent nullement l’impression d’avoir été séparés pendant si longtemps. De l’aveu même du chanteur à la voix grave, cette reformation a été l’aboutissement d’un processus naturel et The Hungry Saw retranscrit à merveille cet état d’esprit. Depuis sa formation, le groupe n’a eu cesse de prêcher sa bonne parole contre vents et marées, se faisant l’apôtre d’une pop sobre et mélancolique, rehaussée d'arrangements d’une rare finesse et portée par la voix de crooner désabusé de Stuart Staples. Et à l’évidence, cette nouvelle livraison ne déroge pas à la règle: on pense toujours autant à Scott Walker, Leonard Cohen ou Lee Hazlewood à l'écoute de titres du calibre de « Yesterday’s Tomorrow », entrée en matière tout simplement irrésistible précédée d’un titre instrumental introductif aussi surprenant qu’ensorcelant.
A l’image de The Divine Comedy, les Tindersticks font partie de ces groupes intemporels qui n’ont que faire des tendances. Leur musique s'inscrit dans la durée et The Hungry Saw, à l'instar de ses prédécesseurs, n'aura pas pris la moindre ride d'ici 50 ans. Dommage que les fans du groupe seront alors tous morts ou gâteux et donc incapables d’évoquer à leur jeune descendance le souvenir d’un groupe aussi indispensable.