Chronique de Machete83 (Xsilence)
Posté le 17/01/2014
Songs Of Faith And Devotion est un album de Depeche Mode dont l'histoire aura souvent supplanté la musique. Et lorsqu'on tente humblement d'analyser un album, il est souvent difficile d'écarter cet aspect "historique", tenté que l'on est de comprendre ce qui a poussé ses créateurs à être allés dans telle ou telle direction artistique. Certains albums se suffisent à eux-mêmes, et n'ont pas besoin que l'on cherche ce qui a fait leurs forces ou leurs faiblesses. Mais pour Songs Of Faith And Devotion il faut bien admettre que l'on est face à un album très particulier: il est l'album "difficile" de Depeche Mode, celui qui a longtemps été un lourd fardeau à porter, dont les membres ont mis des années à s'en remettre véritablement.
Lorsqu'en 1992, Depeche Mode se réunit pour travailler autour de leur nouvel album, l'heure n'est plus vraiment à la pop synthétique. Nirvana a fait un hold-up sur les radios et les ados, My Bloody Valentine est le chouchou des critiques Rock et les guitares sont plus que jamais à la mode. Cure, en cette même année, est d'ailleurs revenu sur la scène en abandonnant quelque peu les synthés, autant par véritable orientation artistique sincère que par opportunisme et force des choses. Pour Depeche Mode, on peut dire que c'est un peu pareil, mais avec un poids considérable sur les épaules : celui de faire mieux ou aussi bien que Violatoret ses 6 millions d'albums vendus. Martin Gore se retrouve donc avec une pression incroyable. Seulement, Depeche Mode ne se résume pas au compositeur aux boucles blondes: Depeche Mode, c'est la séparation des tâches comme à l'usine, c'est la division du travail par excellence, Gore compose et conçoit, Wilder arrange et emballe, Fletcher budgétise, et Gahan fait que le produit final est tout beau, tout joli. Ca a marché pendant 10 ans, grâce à des remises en questions permanentes, mais la prise de tête n'aura jamais été aussi intense que sur cet album. Ils avaient ainsi décidé de brancher les guitares, d'entonner les tambours et d'accorder leur basse (celle de Fletcher qu'on a jamais vu), mais avec quel brio?
Le document d'accompagnement sur la version Deluxe de Songs Of Faith And Devotion résume très bien ce qui a pu se passer, et il serait inutile d'en donner tous les détails. En un mot comme en quatre, c'était le bordel. Dave Gahan avait décidé d'aller au bout de ses rêves, là où la raison s'achève. Alan Wilder, voulait lui aller plus haut, musicalement, dépasser le format et les sons pop. Gore ne savait pas où aller, on lui avait juste demandé de faire un album. Et Fletcher... On pouvait se demander, rien qu'en regardant la pochette, ce qui se passait. En effet, ce dernier marque par sa quasi absence sur les photos. D'ailleurs, les 3 autres n'apparaissent que rarement ensemble. Il y a quand même une photographie où les 4 sont ensemble, chacun regarde dans une direction différente et Martin Gore semble bailler d'ennui... La couverture est sans doute l'une des plus moches d'Anton Corbijn et en même temps l'une des plus éloquentes, la seule où l'on voit aussi les membres du groupe, comme les extrémités d'une croix, comme 4 points cardinaux, 4 directions qui ne peuvent se confondre. Chacun est en fait... seul.( A ce titre, Gahan passait ses journées seul dans sa chambre et chantait "La Corrida" de Cabrel pendant les sessions d'enregistrement à Madrid: "Depuis l'temps que je patiente dans cette chambre noire, j'entends qu'on s'amuse et qu'on chante au bout du couloir...")
Et c'est bien ce sentiment qui se diffuse lorsqu'on écoute Songs Of Faith And Devotion (en français: "ma crise de foi et de dévotion envers mon groupe" par Martin Gore), celui qu'il n'y a eu aucun amusement, aucune joie à le créer. Un sentiment qui atteint son apogée sur "In Your Room", rempli de tensions, de toxicité humaines, sans doute l'une des chansons les plus obscures de Depeche Mode. D'ailleurs, Martin Gore ne s'adresse -t'il pas à Dave Gahan pour les raison évoquées plus haut ? Difficile à dire tant le blondinet est passé maître dans l'art de dissimuler et de révéler dans ses textes. Il en est de même dans "Judas": le traître est-il Gahan qui pousse le groupe vers la dérive ? Wilder, qui est un "control freak" ? Fletcher, qui est absent et qui est l'autre voix de Gore en ce qui concerne les affaires du groupe ? Toujours est il que "Judas" est l'un des morceaux les plus humains de Depeche Mode, entre recherche du pardon et de plénitude, entre amertume et grâce musicale, peut-être l'un des plus beaux chantés par Gore.
Pourtant de ces tensions émergent des titres tout simplement épiques : "Mercy In You" est l'un d'eux, au groove redoutable, des samples magnifiquement travaillés et au refrain imparable. Le final est grandiose, tant est que c'est l'auditeur qui demande pitié tellement c'est bon. On notera d'ailleurs que l'emploi de formes pronominales et de tentatives de s'adresser à l'autre dans l'écriture de Gore n'auront jamais été aussi présentes ("I Feel You", "Walking In My Shoes", "Mercy In You", "In Your Room", "Get Right With Me'..."). Sur cet album, on sent aussi la volonté de Wilder de s'emparer complètement du son, on reconnaît ça et là des idées expérimentées par Recoil imposées à la force des boutons de la table de mixage. "I Feel You" est lui aussi très bien produit, toujours avec cette musique de boîte à Strip-Tease et le riff sur lequel est bloqué Gore depuis des années. La production de Flood donne cette envie qu'il aurait dû piquer la chanson et la proposer à P.J. Harvey pour son To Bring You My Love...
Mais dans l'ensemble, Songs Of Faith And Devotion reste une lourde croix à porter (oui, c'est facile...) et un album lunatique, parfois poussif. "Condemnation" fait trop exercice de style et performance (Gahan n'aurait jamais aussi bien chanté blablabla... il est nettement plus convaincant sur Ultra ou même Exciter), un défaut que l'on retrouve dans le dramatique de "One Caress" chanté par Gore cette fois-ci."Get Right With Me" est tout simplement ennuyeux parce que sans doute inachevé et "Rush" reste très brouillon (s'il doit évoquer des pulsions, ses séquences de basse arabisantes renvoient plus à une poursuite de chameaux dans le désert, à moins que...). "Walking In My Shoes" reste une chanson forte, et malgré une rythmique bien faite et un solo simple et déchirant, il lui manque ce quelque chose de plus percutant. On préfèrera "Higher Love" dans sa version live, qui atteint véritablement des sommets avec cette contrainte.
Bilan mitigé donc pour cet album, plein de contradictions. Il est loin d'être le meilleur de Depeche Mode, mais il est s'en doute l'un des plus intéressants. Et bien qu'il possède ses faiblesses, il reste l'un de ceux qui ont le moins mal vieilli; Depeche Mode connaîtra la "mort" (la tournée des excès qui s'ensuivit, le départ d'Alan Wilder...) puis la résurrection dans la déchéance (le sublime Ultra). Tel est l'Evangile selon Martin.
Lorsqu'en 1992, Depeche Mode se réunit pour travailler autour de leur nouvel album, l'heure n'est plus vraiment à la pop synthétique. Nirvana a fait un hold-up sur les radios et les ados, My Bloody Valentine est le chouchou des critiques Rock et les guitares sont plus que jamais à la mode. Cure, en cette même année, est d'ailleurs revenu sur la scène en abandonnant quelque peu les synthés, autant par véritable orientation artistique sincère que par opportunisme et force des choses. Pour Depeche Mode, on peut dire que c'est un peu pareil, mais avec un poids considérable sur les épaules : celui de faire mieux ou aussi bien que Violatoret ses 6 millions d'albums vendus. Martin Gore se retrouve donc avec une pression incroyable. Seulement, Depeche Mode ne se résume pas au compositeur aux boucles blondes: Depeche Mode, c'est la séparation des tâches comme à l'usine, c'est la division du travail par excellence, Gore compose et conçoit, Wilder arrange et emballe, Fletcher budgétise, et Gahan fait que le produit final est tout beau, tout joli. Ca a marché pendant 10 ans, grâce à des remises en questions permanentes, mais la prise de tête n'aura jamais été aussi intense que sur cet album. Ils avaient ainsi décidé de brancher les guitares, d'entonner les tambours et d'accorder leur basse (celle de Fletcher qu'on a jamais vu), mais avec quel brio?
Le document d'accompagnement sur la version Deluxe de Songs Of Faith And Devotion résume très bien ce qui a pu se passer, et il serait inutile d'en donner tous les détails. En un mot comme en quatre, c'était le bordel. Dave Gahan avait décidé d'aller au bout de ses rêves, là où la raison s'achève. Alan Wilder, voulait lui aller plus haut, musicalement, dépasser le format et les sons pop. Gore ne savait pas où aller, on lui avait juste demandé de faire un album. Et Fletcher... On pouvait se demander, rien qu'en regardant la pochette, ce qui se passait. En effet, ce dernier marque par sa quasi absence sur les photos. D'ailleurs, les 3 autres n'apparaissent que rarement ensemble. Il y a quand même une photographie où les 4 sont ensemble, chacun regarde dans une direction différente et Martin Gore semble bailler d'ennui... La couverture est sans doute l'une des plus moches d'Anton Corbijn et en même temps l'une des plus éloquentes, la seule où l'on voit aussi les membres du groupe, comme les extrémités d'une croix, comme 4 points cardinaux, 4 directions qui ne peuvent se confondre. Chacun est en fait... seul.( A ce titre, Gahan passait ses journées seul dans sa chambre et chantait "La Corrida" de Cabrel pendant les sessions d'enregistrement à Madrid: "Depuis l'temps que je patiente dans cette chambre noire, j'entends qu'on s'amuse et qu'on chante au bout du couloir...")
Et c'est bien ce sentiment qui se diffuse lorsqu'on écoute Songs Of Faith And Devotion (en français: "ma crise de foi et de dévotion envers mon groupe" par Martin Gore), celui qu'il n'y a eu aucun amusement, aucune joie à le créer. Un sentiment qui atteint son apogée sur "In Your Room", rempli de tensions, de toxicité humaines, sans doute l'une des chansons les plus obscures de Depeche Mode. D'ailleurs, Martin Gore ne s'adresse -t'il pas à Dave Gahan pour les raison évoquées plus haut ? Difficile à dire tant le blondinet est passé maître dans l'art de dissimuler et de révéler dans ses textes. Il en est de même dans "Judas": le traître est-il Gahan qui pousse le groupe vers la dérive ? Wilder, qui est un "control freak" ? Fletcher, qui est absent et qui est l'autre voix de Gore en ce qui concerne les affaires du groupe ? Toujours est il que "Judas" est l'un des morceaux les plus humains de Depeche Mode, entre recherche du pardon et de plénitude, entre amertume et grâce musicale, peut-être l'un des plus beaux chantés par Gore.
Pourtant de ces tensions émergent des titres tout simplement épiques : "Mercy In You" est l'un d'eux, au groove redoutable, des samples magnifiquement travaillés et au refrain imparable. Le final est grandiose, tant est que c'est l'auditeur qui demande pitié tellement c'est bon. On notera d'ailleurs que l'emploi de formes pronominales et de tentatives de s'adresser à l'autre dans l'écriture de Gore n'auront jamais été aussi présentes ("I Feel You", "Walking In My Shoes", "Mercy In You", "In Your Room", "Get Right With Me'..."). Sur cet album, on sent aussi la volonté de Wilder de s'emparer complètement du son, on reconnaît ça et là des idées expérimentées par Recoil imposées à la force des boutons de la table de mixage. "I Feel You" est lui aussi très bien produit, toujours avec cette musique de boîte à Strip-Tease et le riff sur lequel est bloqué Gore depuis des années. La production de Flood donne cette envie qu'il aurait dû piquer la chanson et la proposer à P.J. Harvey pour son To Bring You My Love...
Mais dans l'ensemble, Songs Of Faith And Devotion reste une lourde croix à porter (oui, c'est facile...) et un album lunatique, parfois poussif. "Condemnation" fait trop exercice de style et performance (Gahan n'aurait jamais aussi bien chanté blablabla... il est nettement plus convaincant sur Ultra ou même Exciter), un défaut que l'on retrouve dans le dramatique de "One Caress" chanté par Gore cette fois-ci."Get Right With Me" est tout simplement ennuyeux parce que sans doute inachevé et "Rush" reste très brouillon (s'il doit évoquer des pulsions, ses séquences de basse arabisantes renvoient plus à une poursuite de chameaux dans le désert, à moins que...). "Walking In My Shoes" reste une chanson forte, et malgré une rythmique bien faite et un solo simple et déchirant, il lui manque ce quelque chose de plus percutant. On préfèrera "Higher Love" dans sa version live, qui atteint véritablement des sommets avec cette contrainte.
Bilan mitigé donc pour cet album, plein de contradictions. Il est loin d'être le meilleur de Depeche Mode, mais il est s'en doute l'un des plus intéressants. Et bien qu'il possède ses faiblesses, il reste l'un de ceux qui ont le moins mal vieilli; Depeche Mode connaîtra la "mort" (la tournée des excès qui s'ensuivit, le départ d'Alan Wilder...) puis la résurrection dans la déchéance (le sublime Ultra). Tel est l'Evangile selon Martin.