Il Ne Peut Y Avoir De Prédiction Sans Avenir

Il Ne Peut Y Avoir De Prédiction Sans Avenir

Rien

18 / 20 2007 L'Amicale Underground Album / CD

Chronique de Sam lowry (Xsilence) 19 / 20

Posté le 24/06/2008
C'est la chronique précédente qui m'a donné l'envie d'aller faire un tour sur le site bricolé de l'Amicale Underground pour télécharger gratuitement et légalement ce deuxième album de Rien. Avant tout Sonicdragao, si tu me lis, je tiens à te remercier infiniment pour m'avoir lancé sur la piste de cet album, que je considère aujourd'hui comme un must absolu en matière de rock instrumental. Je vois d'ici des dents grincer "t'as qu'à poster ces remerciements dans un forum, Sam, ici tu est censé écrire une chronique!". J'y viens, j'y viens... A vrai dire, je ne suis pas pressé. Les chroniques sur X-Silence se succèdent sur une seule et même page, elles ne doivent donc pas obligatoirement fonctionner en vase clos, et j'adore le ping-pong. Puisque j'ai entre les mains la petite balle, je la garde un temps pour tenter à mon tour d'en faire jaillir de nouvelles couleurs...

Les premières écoutent furent épuisantes. Je n'ai pas encore une petite balle de ping-pong dans la main. Je suis une balle, ou plutôt une boule. Une boule de flipper propulsée en tous sens. Je me cogne à un mur de guitares malades, à un riff reggae, à des coin-coin synthétiques, une voix d'opéra, des extraits de vieux films, et à tout plein d'autres objets qui ne semblent pas parler le même langage. La tête et les tripes retournées, il est impossible pour moi de me faire un topo raisonnable, une carte pour lire cette musique. Bien sûr, je peux déjà y reconnaître les ombres de la fanfare punk frappée de mélancolie de la constellation canadienne. Bien sûr, la tortue de Chicago m'envoie ses messages codés dans lesquels se dessine un post-jazz sans contraites, et par là-même peu contraignant. Mais passée l'expérience remuante dans laquelle j'avais vaguement discerné les influences les plus évidentes, c'est un nouvel amas d'étoiles qui se dévoilait à mes oreilles en quête de nouveaux signaux extraterrestres. Une véritable orgie sonore, sombre mais parcourue de rayons brûlants, evanescents, enveloppants comme une nuit d'été dont la chaleur me plongerait dans un état second. Rien se présente comme une sorte de secte à l'humour totalement décalé qui nous viendrait du bout du monde (pourtant Grenoble c'est pas si loin) pour nous faire explorer toutes les possibilités que le rock a pû nous offrir depuis la fin des années 60, où le psychédélisme a enfin commencé à signifier quelque chose. D'une technique musicale fulgurante, ce disque évite avec grande souplesse tous les pièges tendus aux musiciens qui le composent, notamment celui de leur tendre un miroir dans lequel ils se contempleraient astiquer leur manche.
Car deux choses prédominent dans ce disque : son incroyable pouvoir évocateur en terme d'images, et la notion de plaisir. Plaisir de découvrir qu'une voix d'opéra sur de violents accords post-rock à la Godspeed pouvait sonner autrement que grandiloquent. Plaisir de mitrailler une première montée de riffs saccadés de guitare faisant du pied aux westerns sanglants de Sam Peckinpah, plaisir de rendre hommage au grand Robert Mitchum en repiquant une scène clé de " La Nuit du Chasseur " pour introduire le morceau titre, véritable déferlante de sensations, de styles, qui finissent par se jeter les uns contres les autres, pour s'équilibrer on ne sait comment. Car oui, au jeu d'équilibristes, les musiciens de Rien battent des reccords. En accumulant les citations, les influences, les textures, le groupe crée un disque-univers qui prend tout son sens pendant l'épilogue d'Adorno... N'aurait il pas été possible de laisser la surprise à l'auditeur plutôt que de le reproduire dans toutes les chroniques que je lis à propos de ce disque? Bref, impossible de revenir en arrière de toute manière.

Le premier album se nommait Requiem Pour Des Baroqueux... Un titre qui résume tout, une audace formelle incroyable (la forme du disque n'est pas rectangulaire et plate comme tous les disques, mais pyramidale!!), tout en gardant une distance, un dérision, voire même un aspect insaisissable qui font de ce deuxième disque, bien plus encore que le premier un monument qui ne peut que provoquer en moi que grande fascination. Le disque se clôt par un long poème en clair-obcur écrit et interprété par Jull, poète à la voix grave et sensuelle, avant que les musiens n'explosent dans un grand moment de rock. Un moment définitif... On ne peut finir un disque mieux.
Oui, ça peut paraître exagéré pour ceux qui n'ont pas écouté, mais ce disque synthétise tout ce que le rock à pû produire de plus inventif, des délires heavy-rock sous acide de Amon Düül II (le terrifiant " Loisirs, Sport, Détente "), des montées orgasmiques du post-rock, et du rock planant proche de Pink Floyd période " Meddle ", parsemé de jazz, de dub, d'electro, de classique... Et probablement des choses qui m'échappent encore... L'accumulation conduit non pas à la surdose ou à la folie furieuse propre à Mr Bungle, mais à un univers qui fait valdinguer les étiquettes, et dévoile un monde qui n'appartient qu'à Rien, d'une grande ouverture et cohérence en tout cas.

Ce disque est une véritable labyrinthe émotionnel qui organise pas à pas sa logique interne : lyrique, sensuelle, cauchemardesque et touchante. Une expérience intense comme on en fait peu à l'heure actuelle. Il sont vraiment fort ces baroqueux, c'est le moins qu'on puisse dire.

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