Molécule

Molécule

Sharko

17 / 20 2006 Bang! Music Album / CD

Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 19/03/2007

Avec ses condensés de pop guillerette et infectieuse, ce vieux briscard de la scène musicale wallonne qu’est David Bartholomé alias Sharko est rapidement devenu, aux côtés de Ghinzu ou des Girls in Hawaii, l’un des fers de lance de ces "Sacrés Belges" aussi demandés (pour la qualité de leur musique) que décriés (pour leur participation à ce projet un peu bidon). Des trois formations jusqu’à présent citées, Sharko est le premier à sortir un nouvel album depuis l’avènement du phénomène.

Il suffit de lire quelques-uns des billets hilarants du journal que tient David Bartholomé sur le site web officiel de Sharko ou de l’avoir vu se foutre à poil et converser avec sa chaussette lors de sa dernière tournée pour en arriver à cette conclusion limpide : l’artiste bruxellois est un comique de première catégorie, le genre de mec qui vous tient en haleine toute une soirée avec ses vannes tantôt fines, tantôt débilissimes, mais jamais fatigantes. Et ce ne sont pas les mélodies impeccables et débordantes de malice de son précédent effort, l’excellent III, qui viendront nous prouver le contraire. Mais c’est bien connu : derrière le masque du clown se cache souvent une personnalité trouble, et c’est ce côté sombre de sa force que David Bartholomé a décidé de laisser éclater sur ce Molecule très attendu et pour lequel le groupe n’a pas lésiné sur les moyens puisqu’on retrouve aux manettes le Français Dimitri Tikovoï – qui a notamment travaillé avec Placebo ou John Cale.

Au terme d’une longue période d’attente marquée par la dépression et la panne créative, David Bartholomé a enfin trouvé les forces suffisantes pour accoucher de onze nouvelles compositions qui marquent une évolution radicale par rapport à son prédécesseur – la quatrième en autant d’albums en fait. Ce nouvel opus est certes plus sombre, mais il également bien plus abouti. Avec sa production opulente et soignée qui met parfaitement en exergue le génie mélodique d’un David Bartholomé toujours aussi doué pour pondre des tubes en quelques accords à peine, Molecule est un disque puissant qui cache son lot de perles pop imparables sous des airs opaques. Que le trublion en chef se la joue âme en peine, écorché vif ou petit nerveux, le résultat est toujours le même: la réussite est au rendez-vous. Brassant un éventail bien plus large d’influences que par le passé (aux Beach Boys et à Pavement sont venus se greffer les Pixies et les Talking Heads), le Sharko version 2007 ne se cache plus derrière des mélodies fragiles et préfère carburer à plein régime. Pour couronner le tout, notre ami David fait montre d’une maîtrise vocale encore plus impressionnante que sur III, rendant les comparaisons des débuts avec Sting de moins en moins évidentes.

“No contest, I am the best” lance David Bartholomé sur le dernier morceau de Molecule. Il ne croit pas si bien dire: avec ces onze nouveaux titres, Sharko évite une nouvelle fois la redite et atteint un nouveau palier dans son inéluctable marche en avant. La Wallonie est déjà conquise. Quant à la France, cela ne saurait tarder...


Chronique de Sam lowry (Xsilence) 16 / 20

Posté le 06/12/2008
Venant d'un groupe comme Sharko, la pochette de ce dernier album fait vraiment peur, surtout lorsque l'on sait d'autre part qui s'est occupé du son: Dimitri Tikovoi, coupable à mon sens du son plastique de Trash Palace et de Placebo. Sharko serait-il devenu un power-trio plein de faux panache, d'esbroufe? Le scène belge apparue en grande force avec des projets passionnants comme dEUS ou Venus à la fin des années 90, est victime d'une sorte d'embourgeoisement depuis la Pocket Revolution, les inspirations lo-fi et le kaléidoscope d'influences est souvent mise de côté au profit d'une production calibrée, de compositions trop honnêtes et d'une grande attirance pour les codes du rock and roll (cuir, son gras etc...), sans recul parfois. Et une bonne partie des groupes suivent...

Sharko débuta en 1999 par Feuded, disque hautement bordélique, je-m'en-foutiste et tout simplement... culte. Puis un désir incontrôlable de séduire plus facilement passa avant les pétages de cables de David, ainsi naquit le très pop Meeuws. Un peu décevant pour moi qui considérait que Sharko était avant tout un grand groupe déjanté. Restait à savoir si par la suite le trio allait parvenir à garder ses distances avec son envie écrasante de composer des tubes à fredonner.

En réalité, tout comme dans "Excellent" sur III, ce qui fait mouche au milieu de ces petites perles pop maintenant très abouties, c'est l'auto-dérision un peu triste à laquelle se livre David Bartholomé ("No contest, I'm The Best!!"). Quel plaisir d'ailleurs de retrouver cette voix acide, puissante et parfois coléreuse, quelque part entre celle de Sting et les tremblotements de Conor Oberst de Bright Eyes...Le groupe annonce avec sa pochette une entrée dans le classicisme rock et un pied dans la mâturité. La voix ultra expressive est souvent plus juste qu'avant, renforce totalement la cohésion de ce disque concis (33 minutes) qui garde sans cesse en haleine. C'est le disque le plus mélancolique de Sharko, le plus explosif également.

Dans ce monde de zapping incessant, je crois bien que notre temps maximum de concentration rétrécit: ainsi les artistes en tiennent compte (et sont sans doute victime de cette tendance également) et cherchent à sortir des albums courts, sans fioritures. Ce disque s'inscrit donc parfaitement dans l'air du temps, apparaît vite comme un produit vite écouté, vite jeté. Mais les apparences sont trompeuses, même si le groupe a poussé le vice jusqu'à faire ressembler son son, parfois à celui d'un mauvais mp3. La palette sonore et émotionnelle du disque tout d'abord est saisissante: on passe d'arrangements électroniques simples à des ballades à cordes, de paranoïa à colère, de pop sympa à des petits tsunamis rock'n'roll ou à une ballade jazzy aux forts accents rétro... Et sans jamais éprouver de sensations de dispersion. La mélodie est la plupart du temps imparable, l'interprétation est homogène, pleine de classe et d'honnêteté.

Décidément Sharko a réussi définitivement son passage à une pop en apparence passe-partout, mais finalement bien plus barrée que l'on pourra le croire, en témoignent des textes délirants ou des transitions parfois hasardeuses. L'envolée brusquement brisée de "Trip" fait jaillir de mon esprit la vision jubilatoire de Bono se prenant une porte dans la tronche. Voici un groupe qui s'amuse à pervertir la pop d'infimes détails décalés et qui réussit à être à la fois immédiat et durable, efficace et profond. L'un des groupes issus de la scène belge qui a su se réinventer avec finesse.

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