Painful

Painful

Yo La Tengo

18 / 20 1993 Matador Album / CD  Vinyle

Chronique de X_ Wazoo (Xsilence) 18 / 20

Posté le 13/08/2021
Longtemps je me suis levé de bonne heure. Non, c'est faux. Je ne suis pas du matin. Mais parfois les circonstances l'exigent, et alors je m'y plie bon gré mal gré. Mes souvenirs de lever aux aurores me renvoient souvent à ces départs en vacances. Cocon familial en banlieue parisienne, mais du côté de Maman on habite tout au Nord et du côté de Papa on habite tout au Sud. Alors nous, on se déplace. Et si la distance Paris-Lille est plutôt vite couverte, en revanche celle de Paris jusqu'en Gascogne demande davantage d'organisation. J'ai de nombreux souvenirs de disques découverts comme ça, dans la voiture, sur la route des vacances, à des heures indues, dans la pénombre du crépuscule qui précède l'aurore, le visage à moitié enfoui dans un oreiller, le corps recroquevillé dans une position qui cherche vainement à retrouver la volupté du sommeil. Des disques qui ont le goût de la buée sur les vitres, des paupières lourdes qui jouent à jour-nuit-jour-nuit, ne sachant si elles doivent accepter l'inéluctable éveil ou se complaire à le retarder, le goût des vibrations sourdes de la Renaud Espace, du corps de mes frères aussi avachis que moi à ma droite. Des disques qui ont pris une saveur cotonneuse et engourdie. Et celui qui a le plus incarné cette sensation, c'est Painful, de Yo La Tengo.

Je suis particulièrement sensible aux effets de la musique dans mes moments vulnérables, quand je suis fatigué, au réveil comme au coucher. Et Painful est venu me chercher, avec ses petits arpèges d'orgues qui prennent leur temps pour s'installer, ses quelques notes de guitare, timides, ses échos de feedback comme autant de gigantesques herbivores paisibles qui s'étireraient au loin, et le chant de Ira Kaplan qui se pose là comme un nuage, de toutes ces douceurs peut-être la plus à même à me servir d'oreiller sonique. Cette phrase un peu prophétique, "there's a big day coming", qui se prête bien aux aurores qui me caressent à mon corps défendant l'extérieur des paupières.

Même lorsque les Yo La Tengo appuient sur la pédale de distorsion, que l'éléphant caché dans leur guitare se met à barrir, que la batterie gonfle ses muscles d'assommoir hypnotique, que le mur de leur son tout diaphane s'érige et se solidifie, même alors, la musique de Painful restera comme une caresse, prenant simplement, par moment, la consistance râpeuse d'une langue de chat. Pas de quoi briser le sort de douceur qu'ils ont lancé sur moi, bien au contraire. Painful aura depuis, accompagné bon nombre de mes aurores, et de mes crépuscules, plus rarement les heures plus fermes et claires qui les séparent. Il en accompagnera bien d'autres.


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Vous pouvez retrouver ce texte narré et mis en musique ici :
http://www.xsilence.net/news.php?996#n996

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