A City By The Light Divided

A City By The Light Divided

Thursday

18 / 20 2006 Island Album / CD  Vinyle

Chronique de Drazorback (Xsilence) 19 / 20

Posté le 22/01/2010
Il y a certaines choses qu'il ne faut pas passer sous silence. L'horreur de la Shoah, le prix exorbitant des chips au vinaigre et la prod' de Dave Fridmann sur cet album. Plus habitué à produire des popeux un peu nébuleux, genre Flaming Lips ou Sparklehorse, le gus orchestre ici une production étrange, bancale mais qui, au final, donne un charme fou à l'album. Concrètement, les parties instrumentales sont ici hyper brouillonnes, brutes de décoffrage, alors même que les parties vocales sont aussi chiadées que sur un disque de Britney Spears. Ce qui me valut d'ailleurs de payer au plus vite le cd au prix fort à la FNAC du coin, croyant à l'intime défection de ma version téléchargée... en vain. Le contraste, cependant est saisissant et ouvre de nouvelles perspectives.

Quid, de la musique sinon? Les gentils fils à papa responsables d'un des plus grands fléaux du tout début du IIIème millénaire, soit la mode émo/mascara-rebels, ont sans doute enregistré là leur meilleur album. La rage (post?) adolescente y est ici magnifiée. Geoff Rickly en fait un milliard de fois trop, mais c'est comme si il n'en faisait pas assez. Les sentiments sont exacerbés, A City By The Light Divided est un disque que l'on vit à fond, ou qu'on ne vit pas. Sans jamais tomber dans le travers du pur étalage technique (m'est avis que ces natifs du New Jersey en seraient de toutes façons incapables), les différents morceaux sont des mines de trouvailles. En faire la liste serait extrêmement long... c'est pourquoi je décide de la faire (et j'emmerde la concordance de temps). Pour les flemmars, vous pouvez sauter 11 paragraphes (c'est vraiment ce que je ferais à votre place).

L'introductif "The Other Side of The Crash" rend complètement obsolète la notion de couplets/refrains, montre le bond en avant de ces jeunots, servi par un travail d'arrangement extrêmement riche. Rickly y montre une fois de plus son obsession pour la métaphore de l'accident de la route, mêle considérations purement personnelles et diatribes existentielles. En introduction, un bruit sourd monte doucement et aboutit à un crachat de guitares pourtant éminemment mélodique. Rapidement, la luxuriance des arrangements (xylophone à l'avenant) dévoile un Thursday nouveau. Le rythme est enlevé, la voix de Rickly s'envole. Puis arrivent cette guitare rythmique, secondée par une volée d'arpèges lumineux. "In The Other Side of The Crash" est un appel à regarder la réalité en face. Puis l'accident arrive, le bruit des cymbales fait s'écrouler le morceau. Qui repart sur de nouvelles bases, piano en renfort. Le morceau se termine en apothéose, mouchoirs sortis. A la fois une injonction à courir vers l'inconnu et une perte de repères. Le désespoir n'a jamais semblé aussi lumineux.

Le très mélodique "5-4-3-2-1" est plus classique, et pourrait marcher sur NRJ, si la France avait suivi avec autant de ferveur la mode émo que les ricains, et si le son de gratte n'était pas aussi brouillon. Rickly veut cette fois brûler une ville, et bien que l'acte semble à fortiori fortement contreproductif, on a presque envie de l'accompagner, cocktail Molotov en main. Que dire du pont tout en contrepoint vocaux.

Les questionnements métaphysiques de "Sugar In The Sacrement" permettent un pic d'émotion. La montée est cette fois progressive, la batterie tout en roulements. Sur quelques vers, Rickly montre ses talents de poètes, notamment lorsqu'il évoque la foi qu'il aurait découvert dans le jardin de son père, ou quand il compare le corps d'une amante au sucre se dissolvant... Je pense évidemment à Chino Moreno sur ce refrain, en forme de cri du dauphin devant l'éternel. Une fois de plus, le morceau s'interrompt à son apogée et remonte doucement (voilà un des passages témoins de la tentative de Thursday de faire du post-rock suite à leur découverte de Mogwai et consort. A City By The Light Divided était même prévu, initialement comme un dique post-rock!). Rickly s'arrache la voix, tente de nous convaincre de la grandeur de Dieu, sans doute, et même le plus averti des athées que je suis croit en Dieu pendant 20 secondes.

Vient le single "At This Velocity", qui est finalement le morceau le plus vénère de l'album. Un des rares où ressurgissent les fameux chœurs hurlés, pompés éhontément à gogo par des milliers de groupes sans aucune imagination. Le rythmes tendus, et les riffs secs rappellent les grandes heures de At The Drive-In, les meilleurs morceaux de Relations of Commandship. Rappellons d'ailleurs que Thursay à commencer en tournant avec les half-chicanos, et leur style leur doit beaucoup, même si ils ont su le transcender pour encore plus d'émotion. At The Drive-In, précurseurs de l'émo new school, et Thursday fondateur, que ça soit dit. Le reste est imposture. Bref, "At This Velocity" condamne avec naïveté mais avec sincérité les excès du capitalisme. Le passage batterie/voix donne l'occasion à Rickly de dire ce qu'il pense de la marchandisation du monde, le monde étant comparé à un avion filant droit dans le mur (il faut voir le clip dudit morceau pour bien filer la métaphore). Le single se termine alors dans un sentimentalisme malsain, mélangeant dissonances et amour familial. Thursday ont sans doute sorti le morceau le moins radiophonique en single, et rien que ça démonte la théorie à priori imparable selon laquelle les mèches sont un facteur de non-rock'n'rollitude intégrale.

"We Will Overcome" aurait dû être le single de la gloire. Sa mélodie simple mais poignante tout en power chords, son synthé en guise de flûte et ses paroles limpides condamnant sans ambiguïté la seconde guerre d'Irak (toujours via une approche micro-psychologique du problème) malgré une verve poétique indémontable, son refrain arrivant dès les 30 premières secondes étant autant d'éléments probants et potentiellement facteurs de succès. Quoi qu'il en soit, le morceau est monstrueux d'efficacité et de conviction.

Puis vient le morceau de transition, instrumental, entre une première partie finalement assez classiquement émocore (même si il s'agit probablement des meilleurs morceaux jamais composés pour le genre) vers une partie plus mélodique, calme et atypique. En gros, "Arc - Lamp, Signal Flares, A Shower of White (The Light)", c'est un beat proto-hip hop, une mélodie simple mais belle à l'orgue puis une saturation grandissante qui évoque un mélange naïf de Mogwai et d'Explosions in The Sky. Ou de Sigur Ros, ça se tient aussi.

L'enchainement se fait alors sur ce que je considère comme le morceau le plus faiblard de l'album, qui commence par des guitares cristallines qu'on jureraient samplé de The Earth Is Not A Dead Cold Place des Texans d'Explosions in The Sky, avant se transformer en ballade doucâtre qui rappelle un peu, dans l'ambiance, le clip de Kyo où l'on voit un jeune collégien courir dans les couloirs de son école, car c'est dur d'être un sans ami. Enfin, si on transpose cette scène sous la pluie (oui, le morceau s'appelle "Running From The Rain").

"Telegraphe Kis"s Avenue commence comme un morceau de Bloc Party (remember la passion de Thursday pour tout le post-punk, sans Cure en tête, probablement), gorgés d'effets électroniques de bon aloi. Puis arrive cette guitare urgente, et cette ligne de basse chaleureuse. Méconnu, le morceau repose sur des multiples changements de climax, et notamment sur un changement de rythme. Le pont final, vaut lui aussi son pesant de cacahouète, xylophone de retour et ligne de basse new wave, servi par un jeu de batterie groovy.

"The Lovesong Writer" est ensuite une ballade avouée dont les premiers arpèges rappellent l'intro d'"A.T.W.A" de System of A Down, avant le chant ne prenne des allures de Freddy Mercury émotif (ce "Can anyone hear me now?"). La rythmique ternaire nous entraîne dans la valse qu'est cette mémorable chanson d'amour, véritable danse de la vie dans tout ce qu'elle peut montrer aux yeux les plus émerveillés. A passer dans tous les bals de village, inévitablement.

Secondés, ce me semble, par les hardcoreux chaotiques de Converge, Thursday redélivre un morceau un peu tranchant. "Into The Blinding Light", nouvel appel à l'aide. Le morceau garde un côté urgent avant de finir dans un maëlstrom de bruit (je déconseille l'écoute au casque à fond du final, quoique, le bruit perçant s'arrête juste avant de devenir insoutenable, mais de peu).

Puis vient la vraie ballade, "Autumn Leaves Revisited", qui conclue l'album avec Maestria (on a tout de même du mal à voir le rapport avec l'ultra classique de jazz, "Autumn Leaves", joué par tous les plus grands, et dont le thème est tiré d'un vieux morceau français made in Saint-Germains). Guitare acoustique sortie, joli arpège et rythme une fois de plus ternaire sont les ingrédients de ce morceau qui se termine par une montée post-rock revitalisé, à l'heure où le genre commençait sérieusement à tourner en rond.

En résumé, A City By the Light divided est finalement un album qu'on peut diviser en deux faces. Une première relativement classique mais essentielle, revivifiante, un véritable catharsis qui mêlent nos questionnement métaphysiques à un désabusement politique. Dans sa seconde part, Rickly et consorts, explorent d'avantage les sentiments humains dans ce qu'ils ont de plus viscéral, et quoi de plus viscéral que le désespoir amoureux. A City By the Light divided est un album dense, que ça soit émotionnellement ou structurellement, gorgés d'idées et de tripes. Il est, à mon sens, l'album d'une génération déboussolée. Derrière cet artwork urbain mais lumineux se cache en fait un disque vital. Urbain mais profondément ancré au plus profond des cœurs, il est finalement la quintessence d'une existence bafouée. Oulà, je suis véritablement en train de me transformer en émo, méa culpa.

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