Stories From The Cities, Stories From The Sea

Stories From The Cities, Stories From The Sea

PJ Harvey

16 / 20 2000 Island Album / CD  Vinyle  K7 Audio

Chronique de Machete83 (Xsilence) 18 / 20

Posté le 08/01/2015
C'est Beau Une Ville La Nuit...

Cette expression pleine de douce ivresse va comme un gant de velours à Stories From The City, Stories From The Sea, cinquième album officiel de P.J. Harvey, enregistré entre New York et son Dorset natal.

5 albums et 10 ans de carrière jusqu'ici, l'album sort en l'an 2000 et P.J. Harvey aborde une trentaine rayonnante, radiante, apaisée, presque sereine. Sur la pochette, on la voit habillée en vraie citadine chic, quelques mèches de cheveux blancs, signes d'un nouvel âge, d'une nouvelle maturité...

Certains avaient crié au scandale, furieux de voir P.J. Harvey s'acoquiner avec le New York clinquant, troquant un son crado pour une production plus soignée, surtout avec la présence des deux comparses de toujours, Rob Ellis et Mick Harvey. On peut comprendre: Stories From The City, Stories From The Sea est peut-être l'album de P.J. Harvey au son le plus rond, le plus clair...

Mais est-ce réellement un problème? P.J. Harvey n'avait-elle pas le droit de vivre son conte de fées comme une princesse le temps d'un album? Elle s'était en effet débarrassée de ses vielles fripes de post- grungeuse pour des ensembles plus classieux, s'était mis du rouge à lèvres vif... Cependant, on ne saurait nier son charme de femme fatale, avec son parfum de soufre, et cette bouche toujours un peu vénéneuse sur cet album.

Et quelle élégance! Malgré un son que beaucoup qualifieraient de trop produit ou trop clair, l'élégance ou la sophistication de Stories From The City, Stories From The Sea sont pourtant taillés dans la simplicité, toujours éclairées de la lumière la plus avantageuse. Dans les moindres recoins de ce disque, cette lumière est tamisée, intime, comme une âme amie dans la nuit. Les chansons sont simples, les cordes souvent jouées à vides comme un écho réccurent ("Big Exit", "Good Fortune", The Whores Hustle And The Hustlers Whore"), un son qui nous ramène vers la terre alors que nous nous étions égarés en mer. De plus, l'expérience acquise désormais par P.J. Harvey permet à ces chansons de se montrer sous leur meilleur jour... Dans la nuit...

Admettons que l'on passe parfois à deux doigts de l'album-concept ("You Said Something" et ses clichés sur New York, la seule chanson peut-être un peu plus faible avec le recul, et on dirait vraiment que Thom Yorke (invité sur 3 titres et alors au summum de sa gloire hype avec Kid A et son duo avec Bjork pour la B.O. de Dancer In The Dark) va crever lorsqu'il veut faire l'amour à P.J. sur "This Mess We're In") mais P.J. Harvey le dit elle-même sur "We Float": elle s'est perdue dans la ville, elle s'est perdue dans la nuit... Mais à ce stade de la vie, elle la prend comme elle vient.
Cela n'empêche pas que Stories From The City, Stories From The Sea d'être un disque cohérent, avec ses envolées et ses douces chansons qui remettent du baume au coeur, tel un manteau qui réconforte dans le froid et la solitude de la cité...

Pourtant, ce sont bel et bien des frissons de plaisirs qui soufflent sur nous dès l'écoute de "Big Exit": impossible de résister à ce refrain rageur et désespéré, à cette pluie de guitares qui veulent en découdre directement avec le malheur et la tristesse, à ce piano étouffé au bord de l'abîme qui dansent avec nos sens en haute voltige (oui, cette chanson peut vous faire des choses...). Après ce cri d'une condamnée qui n'a pas abandonné son combat, P.J. Harvey se montre plus forte, plus résolue et peut affronter ses démons avec sérénité.
"Good Fortune" semble être une réponse directe à "Big Exit" avec presque les mêmes accords, mais P.J. Harvey renaît : comme dirait l'agent Smith dans Matrix, elle est libérée, émancipée, une femme nouvelle. Le ton est presque joyeux, mais le soufre laissée par la chanson précédente nous parvient encore aux naseaux. Le feu brûlera encore sur l'album, lentement mais sûrement, sans grande explosion mais comme une douce combustion.
"One Place Called Home" sonne presque comme le véritable début de l'album: guitares éclairantes comme des chandelles, harmonium apaisant, P.J. Harvey chante d'une voix caressante mais affirmée que l'espoir et l'amour sont permis en ce bas monde ("One Day I Know, We'll Find A Place Of Hope, Just Hold On To Me..."). La tension refait quelque peu surface (tout en restant maîtrisée) dans "One Line" avec ses guitares contenues à la "Rid Of Me", qui ne demandent qu'à exploser et qui renvoie aux résonances des titres précédents ("Big Exit", "Good Fortune") et à venir ("The Whores Hustle And The Hustlers Whore"). On entend au loin Thom Yorke faire des choeurs à déconseiller à un dépressif. La violence et le désespoir se contiendront donc pour laisser place à la romance et au mystère. "Beautiful Feeling" s'enchaîne là aussi comme une réponse, plus terrienne, voire souterraine, mais c'est parfois dans l'obsucrité que naissent les plus belles amours. "The Whores Hustle And The Hustlers Whore" remet le pied sur la pédale de distorsion, écrasé par les lumières des buldings, des feux et des grattes-ciel de la cité qui ne dort jamais. Un titre récréatif au milieu des chansons avec l'ami Yorke (d'ailleurs elle aurait pu appeler l'album New Yorke, New Yorke mais bon...). "This Mess We're In" est le titre officiel avec lui au chant, nu avec ses imperfections, mais qui le rendent beau comme l'amour. "You Said Something" est un peu "Nuits Blanches A Seattle mais à New York", mais chacun a droit à sa petite dose de romantisme tout mignon mignon. "Kamikaze" remet quand même les pendules à l'heure, avec P.J. Harvey qui crie avec professionnalisme et cool attitude, les guitares sont plus abrasives et le petit côté rythmique électro lui sied toujours (Is This Desire est un autre chef d'oeuvre de P.J. Harvey). "This Is Love" poursuit avec un look un peu plus sale, mais toujours étudié avec un petit côté sixties bienvenu. Enfin, nous arrivons à cet enchaînement magnifique qu'est "Horses In My Dreams" / "We Float". Le premier morceau est dépouillé, grave mais apaisant, P.J. Harvey se serait-elle enfin hissée au niveau de ses étoiles (Patti Smith)? "I Found Myself Clear" chante -t'elle, comme si elle était venue à bout d'une longue recherche, comme si elle avait fini cette bataille de l'Atlantique entre le Dorset et New York. D'ailleurs, "We Float" est bel et bien un message de paix, avec elle-même, avec les autres et qui clôt en douceur et sérénité l'album. Dans la cité qui ne dort jamais, P.J. Harvey est enfin devenue une belle endormie, nous pouvons éteindre les lumières...

L'édition japonaise et anglaise contient le titre "This Wicked Tongue" en dernière piste (il sera réédité sur The Peel Sessions 2001-2004) et démontre tout de même que notre anglaise près de son lit n'est (toujours) pas commode, et crache son venin dans des déflagrations soniques dont elle seule à le secret...

La cité sus-citée sera meurtrie quelques mois plus tard, mais gardons en souvenir sa beauté contée par la princesse de Yeovil: comme la bande originale parfaite pour une dernière romance du vingtième siècle.

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