Pygmalion

Pygmalion

Slowdive

18 / 20 1995 Creation Album / CD

Chronique de Cocteaukid (Xsilence) 18 / 20

Posté le 20/04/2008
Brian Eno en invité de marque sur deux titres de leur précédent LP Souvlaki a en quelque sorte (pro)créé une filiation naturelle à ce groupe jusqu'alors shoegaze. L'ancien leader de Roxy Music a d'ailleurs toujours fasciné les formations noisy pop dans ce qu'elles pouvaient reproduire avec des nappes de guitares ce que le maître produisait avec des sons synthétiques. Kevin Shields en tête (auquel il le comparait à (son) Dieu) et donc également, Neil Halstead de Slowdive. Cet héritage et ce culte, Slowdive n'a eu de cesse de les brandir au gré de ses témoignages artistiques. Visuellement d'abord, Pygmalion et sa pochette blanche ornée de signes graphiques minimalistes façon pixels 80's renvoient à la back cover de Ambiant 1/Music For Airports. Ensuite, en guise de prologue aux concerts de la tournée "Souvlaki", le groupe passait "Deep Blue Day" puis en épilogue "An Ending (Ascent)", sons synthétiques ascendants qu'on jurerait témoignage concret du chant ensorceleur des sirènes auquel Ulysse, ligoté à un mât, a dû surmonter (titres issus d' Apollo – Atmospheres And Soundtracks). D'ailleurs, "Pygmalion" ressemble à bien des égards à Ambiant 4/On Land par ce dépouillement neutre et par les charges de sons électroniques qu'il déploie puis aussi à Ambiant 1/Music For Airports par son aspect froid, parfois clinique. En outre, s'il est bien un seul lien que Slowdive garde avec son passé shoegazing ("Crazy For You"), il n'en reste pas moins que "Pygmalion" s'ancre définitivement dans une autre dimension, l'Ambiant.

"Pygmalion" s'articule autour des variations du blanc et dans toutes ses nuances, mais a fortiori en dominantes blancs-gris et blancs-bleus. Quelque chose de glacial frissonne dans les climats de ce disque, plantant ça et là en guise de décors, des steppes enneigées. Et puis il y a le véritable invité de ce disque : le silence. Silence assourdissant par moments. Silence entre les notes de guitare, de claviers, silence s'insinuant entre les échos de voix traînantes. S'il est vrai que le disque brille surtout par son dépouillement et son calme, force est de constater que la concentration à son écoute, jamais ne s'étiole, l'évolution des structures nous maintient en haleine de bout en bout. Comme dans tous les disques reposés d'ambiant, l'on guette la moindre apparition, la plus subtile inflexion de ton, la plus grande dextérité d'un changement de direction. Ici le statisme n'est point de mise. Le climat glacial du disque invite à une profonde réflexion doublée d'une certaine hébétude grise et spleenée, mais toujours contemplative. A noter également, l'absence totale de beats, à l'exception bien sur du flamboyant "Crazy For You".

Les accords clairs et clairsemés qui répondent aux mots laconiques de Neil Halstead donnent le ton alterné de "Rutti", sublimissime. Lente plongée en brouillard. Slowdive n'en porte que mieux son nom. La structure lente et rampante du titre et la texture sont à mille lieues de leurs schémas usuels ultra-atmosphériques.
Atmosphérique donc, ce "Crazy For You" mais en dernier vestige de leur ère shoegaze. Construit autour d'une série de notes de guitare réverbérées traversant de bout en bout le morceau, le titre a une structure refrain/instru/refrain assez rare pour être signalée, renforçant par là l'idée même d'étourdissement, la voix étant utilisée comme un véritable instrument. Ce lent plongeon nous noie d'effets de guitares cotonneuses et de voix truffées d'écho, pour notre plus grande sérénité. Se laisser ainsi envelopper par tant de douceur auditive est une expérience unique en soi : celle d'être enfermé dans un caisson d'isolation sensorielle.
La suite de l'album n'est qu'un passionnant voyage, étrange et délicieux dans cet ambiant aux accents fortement panoramiques. L'inquiétant "Miranda" trouve la voix diaphane de Rachel Goswell sur une suite d'accords entêtants, attaqués de toutes parts par divers effets à vous faire tourner la tête, ivre par les passages incessants de démons tournoyants dans le spectre. "Trellisaze" ouvre une fenêtre sur l'air frais de toundras où le vent, les flocons de neige plantent d'indicibles aiguilles dans le visage. Paradoxe : on jurerait entendre des grillons de partout ! Fusion abrupte et improbable des saisons entre elles ? Nos sens à fleur de peau n'en savent pas plus. Courte pause : "Cello" nous traverse par la langueur de ces violoncelles, lourds de mélancolie. Hommage et clin d'œil à Eno et son "An Ending (Ascent)". "J's Heaven", insondable de spleen laisse des complaintes monastiques plomber l'ambiance. Un lent riff de guitare sèche se voit littéralement ensevelir par d'innombrables réverbérations de sources électriques jusqu'à former une grosse boule de sons envahissant alors l'espace sonore. Les sons créés alors trouvent écho dans nos vies intimes et se font alors le révélateur de nos traumatismes, de nos déceptions refoulées, de nos rêves déchus. Et l'on se dit qu'il a fallu puiser bien loin dans les bribes de sentiments enfouis au fond de notre psyché pour trouver les quelques débris de nos peines éperdues... Retour du riff acoustique initial et donc retour à l'amer goût diffus de spleen. La simplissime berceuse "Visions Of La" voit le retour de la voix de Rachel croiser une six cordes acoustique, dans le dénuement le plus pur. Pureté incroyable de cruauté, tant transpire de son timbre nonchalant, notre vérité. La seule éclaircie est "Blue Skied An' Clear". La douce lumière blanche parée de jaune, filtrée délicatement par cette légère brume, laisse entrevoir l'aurore printanière des premiers jours d'avril. Ode aux beaux jours retrouvés, les vocaux se font plus célestes, emmenés par leurs propres échos ascendants, doublés par des voix angéliques pour ne baigner que dans une contemplation béate, telle que dans les chefs d'oeuvre impressionnistes (cf ‘Le Pont Japonais" de Monet). "All Of Us" est la réplique masculine de Neil Halstead aux berceuses jusqu'ici contées par Rachel Goswell. Juste soutenus par un violoncelle et quelques effets, le couple guitare/voix nous laisse nous reposer, repus de sérénité (mâtinée toutefois d'une légère incertitude, tout dépend de votre état d'esprit au moment de l'écoute).

Suicide Commercial pour mieux accoucher de Mojave 3 ? Bravade provocatrice tirée sur Creation Records ? Chef d'œuvre issu de nulle part ? "Pygmalion" est un peu tout cela à la fois. Croisement possible entre le Cold House de Hood pour les climats hivernaux (post rock avec incursions subtiles d'électro) et de Brian Eno avec ces Ambiant.... Mais force est de constater que le groupe, à l'époque, mais également avec du recul, a pris son monde à contre-pied. Ce disque inaugure ce que deviendra par la suite Mojave 3 : mutation de génie pour qui les grands espaces se fréquentent du côté de l'Amérique. Autant dire que Neil Halstead aura su survivre avec panache à l'époque bénie du shoegaze, avec pour seules armes son talent et son courage. La preuve réside dans ce "Pygmalion" en forme d'audacieux testament.

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