Daydream Nation

Daydream Nation

Sonic Youth

19 / 20 1988 Enigma Album / CD  Vinyle

Chronique de Jumbo (Xsilence) 19 / 20

Posté le 27/11/2010
La toute puissance de Daydream Nation tient pour moi en trois points principaux. Tout d'abord, son énergie débordante, fraîche, adolescente, inépuisable, affichée dès l'hymne absolu qu'est "Teen Age Riot", servi par une intro langoureuse avec vocaux susurrés de Kim Gordon et enivrants arpèges atmosphériques, avant que ne débarquent Thurston Moore, son chant plus vindicatif et un riff légendaire. Les riffs, voilà le deuxième point : Daydream Nation est peut-être le plus grand recueil de riffs géniaux que je connaisse. Ils sont partout, merveilleux, texturés, frénétiques, ébouriffants, toujours aussi jouissifs après des dizaines d'écoutes. Pas un seul morceau n'en est dénué (bon, d'accord, "Providence"...). Daydream Nation est un album érigé tout entier à la gloire de la guitare électrique, sans la connotation beauf/hardos qu'on pourrait lui associer, mais comme une ôde à l'aventure juvénile, à l'ennui transcendé en créativité, à la cool-attitude sans bornes... Sonic Youth n'a eu en effet de cesse de rendre son noise rock plus abordable d'album en album, depuis 1982. Cette optique atteint ici son apogée, les morceaux ne sont plus balancés en brouillons pour être peaufinés en live par la suite, c'est l'inverse, la bande new-yorkaise nous les livre ici en pièces d'orfèvrerie, et pour marquer le coup, elle nous en file deux fois plus, la pochette à la bougie renfermant en effet un double album (ce qui n'est pas des plus évidents en version CD mais c'est bien le cas). Et malgré cette orientation plus accessible, Sonic Youth parvient à barder son offrande de breaks noise tout en improvisations guitaristiques extatiques, le tube "Silver Rocket" démarrant ainsi sur les chapeaux de roues pour nous balancer dans cette orgasmique crevasse bruitiste que l'on recroisera encore plus loin avec le même délice. Au cours des soixante-dix minutes de l'album, le groupe parvient également à tenir le même rythme, à enchaîner les tueries absolues, inscrivant chaque titre dans la légende avec la même ferveur qu'un musculeux tailleur de pierre burinant sans relâche dans une pluie de sueur, que dis-je, une orgie phéromonale (oui : j'aime à placer de scabreuses allusions homoérotiques dans mes chroniques). Dernier point de mon navrant exposé : l'ambiance. On retrouve la couleur vert-de-gris de la pochette dans les sonorités purement métalliques de l'album, cette virée urbaine où il vaut mieux aller vite à en entrer en fusion plutôt que de prendre la rouille. Et pourtant, rien de lumineux dans tout ça : si l'on va vite c'est forcément pour fuir quelque chose, les menaces sont partout, certains passages sont franchement sombres même si un certain optimisme dans la désillusion finit toujours par poindre. Ce futur si terrifiant qu'on nous promettait n'est pas arrivé, mais en fait si, il s'est lentement insinué dans la réalité et il faudra collages sonores et expérimentations bruitistes pour le dévoiler lors d'un court instrumental ambient noise : "Providence", révélation post-apocalyptique vertigineuse et cruellement mélancolique. Que faire d'autre, après, que de chasser cette vision cauchemardesque, reprendre la route, gratouiller sa guitare à n'en plus finir, toujours plus vite, jusqu'au au point final punk ?

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