Chronique de Nico (Abcdr du Son)
Pas moins de six années se sont écoulées depuis la sortie de Endtroducing, premier objet musical non identifié flirtant avec les limites du Hip-Hop, pour finalement mieux les redéfinir. Six années avant de donner une suite à ce premier album solo, mais aussi six années durant lesquelles DJ Shadow a multiplié les projets divers et variés ; que ce soit en compagnie de James Lavelle, fondateur du label Mo’Wax, (Psyence Fiction), Dan the Automator (Bombay the hard way) ou ses compères de Solesides/Quannum (Spectrum, la compilation Solesides greatest bumps…). Ces aventures achevées, Josh Davis prend donc enfin le temps de s’atteler à une carrière solo laissée en suspens.
Si le maxi trois titres You can’t go home again servi sous forme d’apéritif sonore, nous avait quelque peu laissé sur notre faim, il donnait tout de même le ton de ce nouveau long format. A la fois torturé, complexe, déroutant et fascinant, c’est tout un univers qui s’ouvre à nous. Celui d’un monde atypique, loin des conventions et normes dictées par la masse bien pensante refusant toute tentative novatrice. On se retrouve presque perdu dans cet immense espace sonore où se côtoie les artistes perdus, et leurs œuvres oubliées. Les sonorités électroniques s’entremêlent ainsi aux guitares et synthés d’un autre temps, sur lesquels viennent se greffer une basse parfois étouffante, parfois à peine audible. Différents stabs vocaux, sonorités inattendues (klaxons, cris, moteurs rugissants…) et passages chantés (‘Six Days’, ‘Blood on the motorway’) viennent enfin enrichir un ensemble fouillé, aux inspirations et atmosphères multiples.
En replaçant toutes ces pièces rapportées, ces éléments égarées, DJ Shadow recompose un ensemble musical abouti, véhiculant une émotion intense et variée. Alternativement éblouissant (‘Giving up the ghost’), suffoquant (‘Mashin’ on the motorway’), apaisant (‘The six day war’), ou plaisant (‘Un autre introduction’, et son annonce signée François Bernard, digne d’un (mauvais) DJ d’une (mauvaise) boite de nuit locale), on passe par presque tout les sentiments. Mais, on demeure quasi-constamment fasciné par la complexe élaboration des ces édifices sonores et surtout par cette constance dans la qualité. The Private Press n’est aucunement l’album d’un morceau, il est au contraire foncièrement homogène et dévoile toute sa grandeur au fur et à mesure des écoutes.
Pour qui en douterait, DJ Shadow prouve une nouvelle fois qu’il n’est pas seulement un collectionneur de disques et fouineur d’exception, il demeure avant tout un très grand producteur, maîtrisant son instrument, le sampler, à la perfection. Loin des excès qui font qu’on assimile parfois (et dans ce cas, plutôt avec raison) l’échantillonnage au pillage.
Six années après Endtroducing, DJ Shadow signe donc avec The Private Press un nouveau petit chef d’œuvre de Hip-Hop instrumental. Un bijou personnel, joyeusement hors tendance, mais particulièrement dense et surtout parfaitement indispensable.
Chronique de Takichan (Xsilence)
C'est ce que m'a dit mon meilleur ami un jour de novembre 2003, complètement perdu. Ce jour-là, j'aurais aimé me balader avec lui le long des rails de la station de tramway où j'ai l'habitude de marcher seul avec mes pensées, mon IPod et parfois quelques potes pour de longues heures de culte intense de mon amour pour la musique où je me sens libre de chanter, de sauter, de danser comme une jouvencelle qui a le feu au cul, de payer mes solos de air-bass et de air-drums, de pleurer comme une madeleine ou de rire aux éclats en réécoutant un morceau qui m'a fait du bien à un moment où j'étais mal.
The Private Press de DJ Shadow réunit tous les aspects de ces ballades et comme l'a pu être Endtroducing en 1996 pour la 'vinyl culture', est un hommage à cet aspect 'religieux' que revêt parfois l'amour que l'on a pour la musique. En lisant le booklet et les dédicaces de DJ Shadow, on sent un homme qui a douté mais qui s'est toujours battu pour sa musique ('The reconstruction continues...', peut-on lire à la fin des dédicaces) et la foi qu'il avait en elle.
La musique contenue dans cette galette, quant à elle, est puissamment hip-hop, bien que ce ne soit pas l'option majeure retenue par DJ Shadow dans ses choix de samples, de mélodies ou de voix. Dès les premières mesures de "Fixed Income" (premier vrai morceau du disque après l'intro "Letter from home"), on se sent transporté ailleurs par ces guitares qui tranchent avec le beat magistral (un des meilleurs produits par DJ Shadow à mes yeux avec ceux de "Changeling" et "What Does Your Soul Look Like (Part 4)" qui nous scotche: un de mes profs de théâtre aurait parlé de combinaison personnelle et optimale de 'transmission au public d'énergie tellurique et onirique', avec une flamme dans le regard, à redonner foi au plus désespéré des mélomanes anonymes. Au beau milieu du morceau, une guitare se met à chanter avant l'apparition d'une sublime ligne de saxophone et c'est ainsi que l'idée qu'avec une mise de départ identique à chaque fois, l'on peut sans cesse atteindre une plénitude nouvelle s'empare de l'auditeur pour ne plus le quitter du disque. Ce que DJ Shadow fait à merveille tout au long du disque
Un bon petit délire sur les boîtes de nuit en français dans le texte ('Soyez aussi marteaux que lui... Super !') kitchissime à souhait, un "Talkie Walkie" délicieusement sale, deux chansons belles à pleurer (la suave "Six Days War" chantée d'une voix féminine divine et détachée et le grandiose "Blood On The Motorway", fresque débutant avec un piano qui joue une marche quasi-funèbre, enchaîne sur un texte des plus bouleversants: 'I've not betrayed your ideals, your ideals betrayed [...] Let the changes in...' chanté par une voix aussi belle et poignante que le baryton de "From Your Far-Native-Land Shores" de Borodine dans un registre plus aigu, un beat de révolte qui nous arrache au désespoir et la retombée dans le réel: 'Time is done. It's too late: eternity has come...' qui apparaît à la fois sereine, implacable, douce malgré le lyrisme qui a suinté de tout le morceau: aucune issue malgré le 'sursaut' qui a agité le morceau, le génialissime "You Can't Go Home Again" où DJ Shadow construit des boucles magiques autour de motifs de guitare et de basse éclairées par une science du beat à faire sauter les tronches qu'il agite... Mention spéciale au morceau "Giving Up The Ghost" et sa partie de cello finale... Autant de passages forts d'un disque où DJ Shadow montre à nouveau qu'il est le maître du sampling malgré l'apparition d'une scène de performers tous plus talentueux les uns que les autres (et avec lesquels il collabore volontiers de temps à autre: essayez de dégotter des mixs DJ Shadow/Cut Chemist enregistrés pour des émissions de radio et donnez m'en des nouvelles ou mieux faites-les écouter à un maximum de personnes...), sachant insérer des sons 'écrins' mettant en parfaite lumière ses choix de samples 'joyaux', sans perdre en rigueur et en constance. Je conseille une écoute active et intensive de ce disque à tous les mélomanes anonymes qui se sentent blasés un jour ou l'autre.
A l'époque, au lieu de te dire d'une voix fatiguée et marquée par ton désespoir: 'On rejouera un 'quatre mains' de fou furieux: moi à gauche, toi à droite. Tu verras, ce sera bien...', j'aurais dû te répondre: 'L'humanité, c'est la musique qui naît du rire et du chaos. Tu ne crois pas ?' Mais je sais aujourd'hui que tu en as toujours eu conscience. Et je crois que c'est une bonne chose.
Je n'oublierai jamais ta confession, surtout venant de la part d'un amoureux sans concession de la musique. Maintenant qu'on ne peut plus jouer de 'quatre mains' ensemble dans l'espace-temps, ce disque est plus qu'une consolation: il valide le choix de ceux qui se sont battus pour leur musique.