Down On The Upside

Down On The Upside

Soundgarden

18 / 20 1996 A&M Album / CD  Vinyle  K7 Audio

Chronique de HoleOfFame (Xsilence) 18 / 20

Posté le 20/12/2020
Down on the upside. Tout est dit dès le titre, que l'on pourrait traduire par "abattu au sommet". 1996, le néo métal, symptôme de la pression que subit déjà le rock, bientôt balayé par le hip hop, démarre. Dans cette flamme naissante se consumera ce qu'il reste du rock comme phénomène de masse, fédérateur, mondial. Soundgarden ? Ils brillent de mille feux, ils possèdent leur art, sont au sommet. Mais que peut bien valoir cette maîtrise à l'heure qu'il est ? Qui est encore à même de la reconnaître ? Kurt Cobain est mort, Nirvana avec et la foule déjà lasse se languit de nouveauté. Down on the upside, cela décrit donc bien la situation de ceux qui ferment le bal avec génie, car du génie il y en a dans cette œuvre. Bof, a-t-on pu dire à sa sortie... Ce qui est grand nécessite du temps.

Cela tombe bien, nous sommes en 2020. Chris Cornell est mort et dans son sillage Chester Bennington, un fan, leader de Linkin Park... Le hip hop, dans toutes ses déclinaisons artistiques et sociologiques, règne en despote, même pas, en monarque éclairé. Ses plus nobles représentants se fendent même, au détour d'une interview, d'un hommage ici ou là, à telle figure de l'histoire du rock (dont Cornell), avec un air vaguement compassé. À l'heure de la 808, des enchères aux producteurs de chambre et des voix autotunées, peut être sommes nous à bonne distance pour reconsidérer ce petit chef d'œuvre de Soundgarden.

Tout, depuis la composition jusqu'à la production, est étincelant, témoigne d'un temps où l'on croyait encore qu'un album était une œuvre, et supposer d'importants moyens. Tout respire le travail accompli et ce disque est a minima parfait dans sa matérialité. En l'occurrence, c'est ce qu'il fallait, une clarté, une transparence totale de la scène sonore, pour que perce la voix de Chris Cornell, maîtresse de ses procédés, moins démonstrative qu'autrefois; pour qu'un folklore inattendu s'invite dans l'orchestration et déjoue les schémas habituels, americanise à la racine les structures pop. Cela contribue bien sûr à la splendeur de cet édifice biscornu, dont on ne cesse d'admirer les replis, mais ne suffit pas à expliquer ce qui fait la réussite du groupe.

Je pourrais écrire à nouveau que la caractéristique d'un chef d'œuvre est d'avoir sû tirer l'éternel du transitoire, d'être une capture splendide de tous les faisceaux de sens de son temps. Down on the upside n'est pas exactement de cette étoffe. Il est plus précieux, plus singulier, n'a à première vue aucune prétention à l'universel. Pourtant, on peut voir dans l'écriture de Cornell, plutôt introspective, symbolique en tout cas, quelque chose qui renvoit bien à l'époque: y être sans y être vraiment, ne pouvoir compter que sur sa force pour exister, être à soi même sa propre entreprise, son propre produit, tituber dans un vaste désert face auquel la mort est presque une consolation: "The skull beneath my feet, like feathers in sand, I graze among the graves a feeling of peace" peut-on entendre à la fin du deuxième couplet de "rhinosaur". Des paroles d'une noirceur romantique, scandées par un démon pervers, le contraste est frappant et c'est dans ce léger décalage entre l'écriture et l'interprétation que réside tout le génie de cette œuvre, que l'on pourrait qualifier, à bien l'entendre, de terrifiante. Voilà l'Amérique en son âme, la proue de notre monde.

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