Saison 5

Saison 5

IAM

16 / 20 2007

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 02/04/2007

Previously on Planet Mars… Automne 2003, après deux ans de gestation, les IAM ont mis au monde par césarienne un Revoir Un Printemps qui sonnait la préretraite d’un groupe assis sur son glorieux passé. Du moins, ce n’était qu’une impression visiblement faussée par l’image d’une institution vieillissante, appelant la conscience d’un public rap français qui a mûri avec eux. Il fallait dès lors prévoir pour Printemps 2007 l’avènement, plus qu’un événement, d’un nouveau cru des marsiliens : Akhenaton, Shurik’n, Freeman, Imhotep, Khéops et Kephren signent chez Polydor pour une Saison 5 riche en rebondissements. Enregistré en un mois seulement, cet album affirme le retour au premier plan de la formation légendaire, indiquant la marche à suivre pour remettre au goût du jour la science de la rime et un Hip Hop privilégiant habilement le fond et la forme.

Cette cinquième saison en dix-sept épisodes arrive à point nommé pour secouer un rap français ennuyeux lorsqu’il ne lorgne pas son grand frère américain pour lui piquer ses idéaux mainstreams mercantiles. Premier morceau et déjà une frappe chirurgicale, « WW » est attaque verbale et stratégique, sur laquelle les IAM giflent une nouvelle génération turbulente et indigne de leur héritage, sans vouloir manquer de respect. Un message fort et imparable à la génération actuelle, des vérités qui éclatent comme autant de constats alarmants, il n’y a pas photo, les belliqueux AKH et Shurik’n sont en forme olympique. L’instrumental en lui-même est frais et familier à la fois, avec des sonorités orientales chères à Imhotep. « Une Autre Brique », premier extrait de Saison 5, montre bien que l’enregistrement de ce disque s’est déroulé dans la spontanéité et l’urgence, se traduisant artistiquement sous la forme d’un flow calé sur la mélodie samplant Bob Stone. Les IAM sont directement connectés à la réalité, à l’instant, sur ce titre qui évoque l’indémodable « Another Brick in the Wall » des Pink Floyd. La production de ce morceau se partage entre Akos et DJ Spank, une surprise, sachant d’autant plus qu’ils s’octroient le tiers de la réalisation de l’album. Hasard du calendrier, la sortie de leur cinquième disque coïncide avec les campagnes présidentielles. Mais les IAM ne sont pas là pour parler politique, juste démanteler les réseaux de « Rap de Droite », un pamphlet contre le matérialisme apparent dont les clichés inhérents nourrissent les partis capitalistes, ou jouer simplement leur rôle de citoyens sur le revendicateur « United ».

Sur « Ca vient de la Rue », nos MCs défendent dignement de leur meilleur art notre patrimoine culturel et ses origines, avec des textes intelligents qui font appel à la conscience commune. Freeman y greffe son couplet sur cet instrumental répétitif et inlassable, ce commentaire notable pour signaler qu’il retrouve son rôle de 3e homme, ses interventions étant plus singulières que surRevoir Un Printemps. Ici, Malek se retrouve sur le bien nommé « Le Style de l’Homme Libre », aux accents asiatiques prononcés, et à cœur ouvert sur « Nos Heures de Gloire », une magnifique confession qui les soulage de leurs regrets jusque là inavoués. Pour revenir aux morceaux célébrant notre mouvement musical, « Hip Hop Ville » joue la carte de la fantaisie, il n’y a qu’à fermer les yeux pour s’imaginer jouer les touristes dans cette métropole construite en l’honneur des artistes hip hop. Après les morceaux évoquant notre richesse culturelle, « Offishal » vient motiver notre fibre d’activistes sur beat dancehall efficace, en traçant les grandes lignes des objectifs à atteindre jusqu’ à la reconnaissance tant légitimée. Pour ce qui est du côté créatif, les IAM se sont inspirés du concept de « Sekou Story » de Nas pour « Tu le sais » : une chanson scindée en deux parties, dont une utilisant le même sample de Lyn Collins que leur confrère américain. Dommage cependant que l’exercice de style « Coupe le Cake » souffre d’une idée handicapante, les rébus sonorisés à chaque fin vers gâchent très vite l’écoute. Qu’à cela ne tienne, Akhenaton rattrape le coup sur un titre solo, narrrant ses souvenirs douloureux « Au Quartier », l’émotion prenant le pas sur cette histoire saisissante dessinée par sa plume légendaire, mise en relief par un très beau sample soulful.

Dix ans après le monument L’Ecole du Micro d’Argent, les Imperial Asiatic Men restent encore et toujours au sommet de la pyramide, surmontant avec brio l’épreuve du temps. Pour ce millésime,Saison 5 se veut viscéral, franc, un pilier neuf de notre paysage rapologique. Le Hip Hop français n’est pas encore mort tant que les pionniers comme IAM scruteront le terrain.


Chronique de Simon (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 09/05/2007

Pour leur sixième album, on peut dire qu’on attendait les six Marseillais avec une impatience non dissimulable, leur précédente sortie faisant office pour beaucoup d’album de transition après le surplébiscité (à juste titre !) L’Ecole Du Micro d’Argent qui avait vrillé le paysage rap français de l’époque, plaçant le groupe par la même occasion au sommet de la pyramide, intouchable. On attendait d’autant plus de cet album que le précédent opus avait laissé un goût de légère déception tant la démarche avait changé : maintenant plus matures, les six membres d’IAM abandonnaient les ambiances typées Chine antique pour un retour à la réalité difficile à avaler pour beaucoup. Pour Revoir Un Printemps, ils avaient misé sur une longue maturation afin de développer un disque aux lyrics profonds, délaissant ainsi une production qui se voulait pourtant essentielle. Ici, plus question de reproduire les mêmes erreurs commises par le passé, seulement un an après Revoir Un Printemps, le groupe revient en force avec un album viscéral, enregistré rapidement entre début septembre et fin novembre 2006, conscients que leur talent se décuple dans l’urgence.

De Planète De Mars à Saison 5, il n’y a qu’un pas : militant corps et âme contre un immobilisme intellectuel aussi tenace qu’irrémédiable dans une France empreinte à une crise sociale de grande envergure, le groupe se veut comme un ambassadeur de la « nation d’en bas », refusant les raccourcis démagogiques, préférant toujours le recours aux bombes vocales ciblées et plus que jamais consciente du monde qui les entoure. Mais IAM c’est aussi la tradition d’un rap conscient maintenant incontournable, une science de la rime poussée à l’extrême comme ils se plaisent à nous le rappeler.

Dès les premières mesures de « WW », on comprend que les grands sont de retour : moins une introduction qu’un nouveau pavé dans la mare, IAM rappelle à tout qui l’ignore encore qu’ils gardent une longueur d’avance en matière de tueries vocales, soutenues par des flows frôlant la perfection et une prod de qualité irréprochable (On l’dit en visage, pas d’arrangement, pas d’miel, pas de changement, pas d’sucre, excuse pour le dérangement / Si t’es allé a la FNAC pour un titre en gélatine, t’es tombé sur le squeud en adamantium.) A partir de là, la machine, maintenant bien huilée, va tourner à plein régime pour délivrer 17 titres qui résonnent comme autant de manifestes au nom de la citoyenneté et du bon sens. Leur liberté d’action, comme toujours, leur permet de visiter avec une lucidité unique des thèmes souvent esquivés, toujours au centre des préoccupations : la tournure du rap français gangrené par les travers du bling-bling pour un bon « rap de droite » (Avant c’était le goudron mais c’est le passé et à présent, on veut du caviar bien gras, pas du zéro % / Gros cigares et vodka, loin des merguez d’antan / VIP et Cristal, diamant dans les dents, tout dans la tendance / On parle plus de fesses que de fond, que de fric ou de flow / De toute façon, ça sert à rien ça rapporte moins que les strings en vidéos.), les apports de la culture urbaine au travers d’un single tranchant (« Ca vient de la rue »), l’auto-enfermement (« Une Autre Brique »), le fossé grandissant entre les délaissés et les institutions (Ils parlent de cités à risques, nous on parle de racines / Souvent ils nous pointent du doigt et nous on pointe au chômage / On parle de réussite mais eux nous parlent intérim et stages [...] Les frères parlent de clans, la presse parle de gangs / On se sent tous pareils, la pub parle de cibles.), ou encore la liberté ; le tout desservi par des lyrics qui font mouche et des productions en acier trempé. La production, justement, fait l’objet de tout le soin d’un Imhotep dont la compétence semble atteindre des sommets : plus street que l’Ecole Du Micro d’Argent, les arrangements mettent la modernité au service d’une vérité qui se veut urgente et dérangeante car profondément humaine.

Chaque écoute fournit une nouvelle raison d’aimer cet album tant les pépites vocales se délivrent au compte-goutte : chaque rime en cachant une autre plus acerbe, IAM distribue les claques avec cette classe toute caractéristique d’un groupe en pleine confiance qui manie l’art du phrasé comme personne. A l’écoute de la performance, on comprend enfin l’idée que le groupe pouvait se faire du style de la mouette (cf. L’Ecole Du Micro d’Argent) : n’ayant comme limite que sa propre tendance à exister et à dénoncer des faits inadmissibles et cautionnés à grand coups de débats pro-sécuritaires, pouvant voler jusqu’où il lui plaira d’aller ; ainsi la liberté n’a jamais semblé si proche qu’ici.

Et voilà, avec cette nouvelle sortie, la messe est dite et IAM confirme tout le bien qu’on pouvait penser d’eux : toujours plus matures, les cinq empereurs remettent à nouveau les pendules a l’heure en direct de leur constellation, reléguant le reste de cette scène à l’état de simples anecdotes. Merci pour ces 20 ans d’une musique toujours plus encline à rassembler les individus, 20 ans de passion au service d’un étendard brandi toujours plus haut que les discours populistes auxquels on essaye de nous faire croire au quotidien. IAM passe et restent les soupirs.


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