Violator

Violator

Depeche Mode

19 / 20 1990 Sire Album / CD  Vinyle  K7 Audio

Chronique de Machete83 (Xsilence) 16 / 20

Posté le 17/07/2017
Violator, ou les limites du mythe... Attention, il ne s'agira pas là, par cette expression pouvant paraître prétentieuse en guise d'introduction, de chercher à tout prix de descendre une œuvre connue et reconnue, mais plutôt de tenter d'analyser pourquoi le statut de cet album de Depeche Mode peut paraître parfois un peu exagéré.
Si l'on voulait emprunter le vocable de Martin Gore, on pourrait dire que Violator a été une sorte de bénédiction pour le groupe et pour ses fans : album le plus vendu, le plus cité dans les manuels Rock et sous genres synthétiques, le plus joué dans les concerts (souvent plus de la moitié des titres le composant), pochette la plus emblématique (avec celle de Music For The Masses)... Et en même temps, serait-il également exagéré d'affirmer que ce disque a aussi été une malédiction ?

Chaque album de Depeche Mode qui a suivi a été obligé de se mesurer à lui, et surtout depuis le début des années 2000, où la nostalgie est devenu un aspect vendeur incontournable, la référence fut, a été, et est toujours omniprésente.
Aujourd'hui plus que jamais au centre de la discographie du groupe (faisons un peu d'ésotérisme, à l'heure où sont écrites ces lignes, Depeche Mode a sorti son quatorzième album, Violator étant le septième...), ce "classique" ne cesse donc de demeurer la pièce maîtresse très particulière d'un groupe qui a pourtant accompli bien plus.
Mais revenons-en à cet aspect de malédiction : il est généralement admis que c'est Songs Of Faith And Devotion qui représente la plongée aux enfers du groupe. Il serait très difficile de renier ce fait. Mais à tutoyer les sommets, on finit souvent par se casser la gueule, et c'est bel et bien ce qui est arrivé au quatuor : détérioration des relations, perte de repères, pression insoutenable : les excès jusqu'ici contrôlés ont dépassé la commune mesure et il faudra plus de 20 ans, constitués de départs et de crises pour vraiment s'en remettre.

Par ailleurs, si d'autres albums de Depeche Mode figurent dans les manuels d'histoire, ils sont souvent (si ce n'est tout le temps) antérieurs à Violator (en gros : Black Celebration et Music For The Masses), en tant qu'artefacts magiques des années 80, mais pour ce qui est d'après, il semble qu'aux yeux du monde entier, il ne s'est pas passé grand chose au pays de Depeche Mode (les fans savent évidemment que si)...
Violator devient, de ce principe, légèrement pompeux car il enferme à jamais le groupe dans l'année 1990 et une formule Electro teinté de Blues, alors qu'il avait justement réussi à dépasser la Pop et la New Wave ; il demeure une sorte d'instantané plastique sans défaut, lisse au bon comme au mauvais sens du terme.

Et puis...Violator a ce quelque chose d'étrange, semblant sans histoire(s), sans mythe ou épopée quant à sa création, (il y a bien quelques anecdotes sur le travail autour d'"Enjoy The Silence", la bonne ambiance en studio, mais pour l'intensité on repassera...), ce qui lui enlève un certain charme lorsqu'on se penche sur les œuvres passées (Black Celebration) ou suivantes (Songs Of Faith And Devotion, Ultra, Playing The Angel...), alors que c'est souvent le chemin parcouru qui est plus intéressant que le but atteint. C'est comme s'il était un peu sorti de nulle part, comme si Alan Wilder, David Gahan, Andrew Fletcher et Martin Gore avaient été touchés par la main de Dieu comme un fait logique, indubitable, sans que celui-ci soit remis en question. Quelque chose comme hors du temps, une sorte de dernier disque des années 80 ou premier des années 90, une photographie saisissant et immobilisant cet instant...
Si le fait de demander à Martin Gore de livrer des compositions les plus simples et basiques possibles permettait au reste du groupe d'élaborer plus avant les morceaux était une bonne idée nécessaire pour faire avancer et évoluer le son de Depeche Mode à l'époque, la méthode enferme aussi ce son dans un carcan vers lequel reviendra le combo de Basildon un peu trop souvent quelques années plus tard : de l'aventureux, on glisse tranquillement vers le pépère.
Basses synthétiques rondes marquées, progressions similaires (séquence de basse, rythmique travaillée, couplets chantés par Gahan, puis échanges vocaux avec Gore sur refrains, fins démentielles où tous les éléments se fondent...) : si Depeche Mode fonctionnait déjà plus ou moins de cette manière auparavant, Violator semble avoir figé à jamais ce fonctionnement.
C'est aussi à partir de Violator que chaque album aura le droit à ses 2 plages instrumentales dites " expérimentales " (à l'exception de Songs Of Faith And Devotion s'étant voulu l'opposé), ici présentes à la fin d'"Enjoy The Silence" et de "Blue Dress". Arrivé ici, on pourrait en conclure que Violator a saboté le travail de recherche des albums suivants, et que le groupe, s'étant trop cassé les dents à tenter de rompre avec ce modèle, est fatalement revenu à celui-ci, semblant immuable malgré les légères variations propres aux albums suivants.

Autre aspect qui pourrait démontrer une facette "désincarnée" de Violator est l'absence de témoignage "live" de la tournée World Violation jusqu'ici, alors que son prédécesseur et son successeur ont eu le droit à ces honneurs et sont devenus cultes chacun à leur manière.

Violator ne manque pas de cohérence : c'est un album travaillé dans les moindres détails, polissé avec style, une œuvre au classicisme carré, délivré sous un somptueux vernis. On pourrait reprocher seulement que ces cadres étriquent trop cette œuvre, qui lui manque des aspérités spontanées, un dynamisme, un souffle qui court tout l'album:Black Celebration par exemple, réunissait cohérence, dynamisme et ambiance, qui lui insufflait une vie alors que l'ambiance générale respirait la mort.Songs Of Faith And Devotion, qui pourtant contient de moins bonnes chansons, par sa tension et son côté organique, devient bien plus intéressant. Les chansons de Violator , malgré toutes leurs qualités, sont immobilisées dans un cercueil de glace aux contours noirs, il est plus facile de les admirer que de les respirer. Un morceau comme "Sea Of Sin", qui terminera sur la face B de "World In My Eyes" avait pourtant cette pulsation de vie, ce dynamisme et surtout cette spontanéité, manquants aux morceaux retenus. Mais là encore, c'est une question d'espace, de temps et de méthode, les faces B étant bouclées en quelques heures de travail.

Si l'on voulait encore plus faire la fine bouche, notons, comme nous l'avons plus ou moins déjà affirmé que c'est à partir de cet album que l'écriture de Martin Gore commence à présenter ses limites : accords et motifs similaires, progressions parallèles... À limiter son cadre, il étouffe ses fulgurances mélodiques (plus jamais il n'y aura de titres magiques tels que "Told You So", "Shake The Disease" ou "Never Let Me Down Again").
Pour la voix de Gahan, notre tortillonneur de fessier fait bien le boulot mais ne se surpasse pas comme il l'a fait dans le passé ou comme il le fera dans l'avenir, là aussi la force est pétrifiée, la voix montre moins de caractère ou d'évolution, mais ce n'était sans doute pas le moment.
Fletcher semblait montrer ses premiers malaises quant à sa position dans le groupe, et a dû s'absenter quelques semaines pour se soigner, sur quoi Wilder exulte en se disant qu'ils allaient enfin pouvoir bosser (il y avait donc bien déjà des tensions). Ainsi ce dernier, telle Emmanuelle, prend les choses en main et forme avec Flood un duo de (re)production (si on peut appeler ainsi le fait de travailler à fond les morceaux) donnant naissance à la collection de chansons que l'on sait.
Pour beaucoup de fans, Violator est une association magique de personnalités complémentaires, sortant le bon produit au bon moment : Gore, Wilder, Flood, François Kevorkian pour mixer (Pas fou, Daniel Miller mixera "Enjoy The Silence", pour qu'en 1990, tel Jean Leloup, il mette sa participation)...Et ces éléments, ainsi que les singles emblématiques estampillés RTL2 Ad Vitam Eternam, contribuent évidemment au culte dont jouit Violator. Oui, il y a des moments formidables : la sortie Bondienne du Kraftwerkien "World In My Eyes", le percutant "The Sweetest Perfection", la fin folle de "Personal Jesus", le désespoir symphonique d'"Halo", l'incroyable final de "Policy Of Truth" et ces guitares qui ne seront malheureusement jamais reproduites naturellement sur scène... Mais ces merveilleux moments ne se doivent pas d'éclipser un travail autrement plus intéressant sur plus de 35 ans de carrière. Bref, vous l'aurez compris, ce n'est pas parce que Sergent Pepper's Lonely Hearts Club Band est homologué partout qu'il est forcément le plus incroyable effort de Beatles.
Donc si vous êtes un novice (en parlant de Novice, écoutez cet équivalent d'Alain Bashung en terme de Dark Wave) en matière de Depeche Mode et que vous vous attardez sur ces pages, sachez ne pas vous arrêter à ce disque, certes très bon, devenu par la force des choses nécessaire et indispensable, et allez explorer le reste de sa discographie, immensément plus riche et passionnante que ces quarante sept minutes...

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