Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Sa mère l’a beau avoir prénommé Rakim, parce qu’elle était fan de Rakim le God MC, A$AP Rocky ne semble pas avoir les caractéristiques d’un rappeur Eastcoast proprement dit, hormis ses origines harlémites. Dès sa mixtape LiveLoveASAP qui l’a conduit à un deal de 3 millions de $ chez Sony, la notion de régionalisation a totalement disparu. Grills dorés, voix screwed and chopped, rythmiques d’inspirations texanes et nouvelle-orléannaises, du swag, Rocky et son A$AP Mob (A$AP pour ‘Always Strive And Prosper’) ont été principalement influencés par le rap des Etats du Sud. Sensation de l’année 2012, A$AP Rocky concrétise ce début d’année avec Long.Live.A$AP.
Adoptant déjà une attitude de seigneur, Rocky démarre ce premier album en major par le morceau-titre orageux « LongLiveASAP » (produit par Jim Jonsin & Rico Love). Basse omniprésente, notes de pianos glaciales, refrain qu’il chante lui-même comme pendant une accalmie, cette entrée en matière en impose, ne manquant pas de citer Pimp C, Lil Flip (avec qui il partage la même coupe de veuch’), Triple 6 Mafia… S’ensuit le single qui l’a introduit dans le courant mainstream, « Goldie« , produit par le très efficace Hit-Boy. Son pote Schoolboy Q se renomme ASAP Q en participant sur « PMW » (prod T-Minus), pour ‘pussy money weed’, les thèmes de prédilection du rappeur d’Harlem, quand ce n’est pas la coke. A$AP Rocky a conservé aussi les producteurs qui ont révélé son style de rap ‘trillwave’ (comme il le l’intéressé), tels que Clams Casino (« LVL » et « Hell« ), ainsi que le lillois Soufien 3000 (on peut être très fier de lui) dont les nappes de synthés surnagent sur l’excellent « Pain » feat Overdoz. Ces beats très spleens sont rendus davantage évanescents grâce à la touche du grand manitou Mike Dean, producteur et ingé son pour Kanye West.
LongLiveASAP se caractérise aussi par ses cyphers. Le premier que l’on connaît bien est son single « Fuckin’ Problem » produit par Noah 40 Shebib. Le trublion 2 Chainz s’occupe d’un refrain pas du tout recherché mais imparable, Kendrick Lamar lâche un petit couplet rapidos et Drake tient le haut du pavé avec un flow vif, moins freestyle que les trois autres partenaires. C’est surtout « 1 Train » qui attire notre attention. Sur ce sample de violon chopé par Hit-Boy (encore lui!), A$AP Rocky passe le mic au rookie Joey Bada$$, Kendrick de nouveau (qui cette fois non plus n’éclipse personne), Yelawolf qui revient de loin, Danny Brown le foufou, le boucher Action Bronson et Big K.R.I.T. surprend tout le monde, le meilleur pour la fin comme on dit.
Mais on n’a pas fini d’être étonné par ces collaborations des plus inattendues. La chanteuse Santigold pose sur « Hell » et le producteur de génie Danger Mouse (Gnarls Barkley, Rome…) réalise « Phoenix« , superbe morceau, peut-être le meilleur du disque avec ce texte très introspectif d’A$AP Rocky sur lequel il évoque le suicide parmi d’autres choses. En revanche la caution ‘club’ qu’est « Wild for the Night » ressemble à un accident de parcours. Cette production du (trop) hype Skrillex remixant du Birdy Nam Nam est vite insupportable, avec ces notes électro super-soniques sur fond de riddim reggae. A petite dose OK. Sur la version deluxe de LongLiveASAP, vous pouvez profiter de son expérience avec la chanteuse pop anglaise Florence Welch sur « I Come Apart« , intéressant et pas si choquant. Mais il n’en finit pas de nous surprendre encore avec ce final « Suddenly« , un track low-tempo se suffisant à un sample soulful qu’il co-produit lui-même, un titre très ‘New York’ dans l’âme sur lequel ASAP Rocky regarde derrière lui le chemin parcouru.
A$AP Rocky n’a rien perdu de son style dans cette adaptation mainstream qui en conserve toutes les caractéristiques, malgré quelques sacrifices. Par exemple pas de beats d’araabMUZIK ni de « Pretty Flacko (remix)« . Pire, il n’y a pas de posse cut avec les membres d’ASAP Mob. Pour espérer retrouver l’atmosphère lugubre des mixtapes, la version deluxe contient trois titres bonus, « Angels« , « Ghetto Symphony » feat Gunplay & ASAP Ferg et « Jodye » devraient satisfaire les fans des toutes premières heures. Ceci dit, le rappeur s’est montré très ouvert à d’autres types de collaborations sans altérer l’homogénéité de l’album. En parlant de style, celui qui a démocratisé la marque Comme des Fuckdown abuse de name-dropping de sappes de luxe sur le glamour « Fashion Killa« . Si la fille dans le premier couplet s’habille comme il le décrit, le résultat ne sera pas rutilant. En même temps, le style (ou « non style ») vestimentaire de Rocky est très discutable…
Autre point qui atteste de son succès, le leak de son album pendant les fêtes de Noël n’a pas freiné un joli démarrage dans le classement des ventes aux States. Long.Live.ASAP donne le la pour cette année 2013.
Chronique de Tristan (Goûte Mes Disques)
Que de chemin parcouru depuis Live.Love.A$AP, la première mixtape d’A$AP Rocky. Le emcee de Harlem a progressivement envahi médias spécialisés comme généralistes à coups de featurings et, avec la tape de son crew A$AP Mob, il est devenu une sorte d’égérie de la mode (à la Kanye West hein, attention) et le chouchou de ces dames (coucou Lana Del Rey) et en a profité pour choper des 06 en pagaille. Et tandis que sur sa mixtape on trouvait une majorité de featurings et de productions de son proche entourage, de quasi-inconnus ou du très bon Clams Casino, Long.Live.A$AP fait la part belle aux guests en pagaille histoire d'appâter le client – bah oui, c’est un album payant cette fois.
Signe le plus évident de ce nouveau virage, les présences de Hit-Boy et de Skrillex au trackliting. On retrouve le premier cité (monsieur « Niggas in Paris ») à la production de « Goldie », premier single de l’album, que les amateurs doivent connaître par cœur depuis sa sortie il y a huit mois. Avouons quand même que c’est le type de morceau qu’on peut réécouter en boucle: une mélodie entêtante jouée à un doigt, un beat bien sale qui varie entre le refrain et les différents couplets, des cuts de voix, des scratches et un refrain aux vocaux dépitchés façon Dj Screw - une technique qu’affectionne beaucoup le rappeur de la Big Apple puisqu’il utilise tout au long de l’album.
Le producteur de l’écurie G.O.O.D. Music s’occupe aussi de tailler un beat à la mesure du prestige des nombreux invités de « 1 Train », à savoir Kendrick « Monsieur 2012 » Lamar, Joey Bada$$, YelaWolf, Danny Brown, Action Bronson et Big K.R.I.T. Avec ces deux titres, le beatmaker démontre que si ses titres les plus connus sont taillés pour les clubs, il sait également produire des ambiances plus sombres et d’inspiration 90s avec une boucle qui ne lasse pas même au bout de 6 minutes – la marque des grands à n’en point douter, même s’il est bien aidé par les différents intervenants.
A l’opposé du spectre sonore, on ne peut pas exactement parler de la même subtilité chez le nigga Skrillex en charge du plaisir coupable de l’album, « Wild for the Night ». Pas de wobble assassinet même un premier couplet étonnamment sobre jusqu’à ce qu’arrive le sample du « Going In » de Birdy Nam Nam et là, c’est parti. Ce truc aurait pu être pire mais n'en demeure pas moins pas facile à défendre en société.
Et entre ces deux extrêmes, on tombe sur la team de producteurs de Drake, 40 et T-Minus, pour deux titres: un « PMW » avec Schoolboy Q, sorte de sequel de « Hands on the Wheel », et une réunion de sexaholics pas très anonymes avec Drake, 2 Chainz et Kendrick Lamar sur « Fuckin’ Problems » où ils évoquent la dureté de leur vie, se faire sucer et tout, les pauvres. Cerise dans le syrup, Danger Mouse se cache derrière « Phoenix » et son ambiance crépusculaire héritée du far west. Du guest féminin, il y en a aussi, avec Santigold et Florence Welch. Mais c’est réservé à la version deluxe et honnêtement, c’est très décevant, n’en déplaise aux Femen.
Mais dans ce papier, on en oublierait presque de parler de A$AP Rocky, ce qui en dit long sur la tripotée de guests qui envahit Long.Live.A$AP. Il arrive même à Rakim Myers de se retrouver seul derrière le micro, notamment sur « LVL » produit par Clams Casino, dans la lignée de Live.Love.A$AP, sur l’amusant « Fashion Killa » et ses chœurs féminins ou sur le magistral et glauque morceau d’ouverture « Long Live A$AP », dégageant une noirceur qui évoque les deux premiers Method Man mais contrastée par un refrain chanté dans lequel le emcee clame son immortalité.
Mais voilà, vu la hype démentielle entourant actuellement son personnage, il est probablement un peu trop tôt pour dire s’il va effectivement marquer l’histoire musicale de son empreinte à jamais. Mais force est de constater que le jeune A$AP Rocky est à l’aise dans toutes les ambiances et livre là un album très complet. Mission accomplie donc.