Doris

Doris

Earl Sweatshirt

14 / 20 2013

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 14 / 20

Posté le 19/08/2013

Le voilà le très attendu premier album en major du secret le mieux gardé du crew Odd Future, attendu depuis le moment où Tyler the Creator en plein buzz avec « Sandwitches » balançait des ‘Free Earl’ à tout-va. Mais où pouvait bien se trouver Thebe Kgositsile alias Earl Sweatshirt? Il était dans une sorte de maison de redressement pour enfants à problème sur les îles Samoa. Les fans les plus assidus d’Earl l’attendaient déjà depuis sa mixtape éponyme lancée sur les Internets en 2010 alors qu’il n’avait que 16 ans, bien avant que Tyler soit révélé avec Goblins.

Doris, tel est le nom de baptême de cet album ‘studio’, bien que la définition de « album studio » nécessite d’être nuancé puisque Earl a enregistré quelques morceaux chez lui, sous son blase de producteur randomblackdude (sans majuscule). Dès le premier track « Pre » (qui semble être la première syllabe de ‘préambule’), inauguré par un quidam du nom de SK la Flare, on reconnaît l’univers caractéristique et étrange des Odd Future, avec ces rythmiques et synthés macabres. Ensuite, les Neptunes jouent des cuivres triomphalement pour « Burgundy » pendant deux bonnes minutes avant replonger dans le noir avec l’electro-hop « 20 Waves Caps » (feat Domo Genesis produit par Samiyam), puis retour à la lumière (« Sunday » feat Frank Ocean au rap et aux synthés) et à l’obscurité sur « Hive » avec ces basses pesantes (feat Vince Staples et co-produit par Matt Martians des Internet), bis repetita…

Pendant que l’auditeur jugule entre des ambiances similaires à des enterrements, celle de sa jeunesse, et des moments moins sinistres, on découvre un jeune rappeur très doué et qui sait extrêmement bien choisir ses collaborateurs. Il y a Tyler the Creator évidemment (le single « Whoa » pour le délire Golfwang et cette rime « man I suck now I ain’t dope/ but if Chris and Rihanna fuckin’ each other there’s still hope » sur « Sasquatch« ) et divers membres des OFWGKTA, mais aussi les Neptunes, Chad Hugo plus particulièrement (qui nous offre un moment d’extase avec l’outro de « Chum« ), RZA (les bluesy « Molasses« ) et plus blues-rock encore, les BadBadNotGood sur « Hoarse« . Ce petit salopard  d’Earl n’a même pas crédité Alchemist pour la minute que dure « Uncle Al« . Par contre il n’a pas oublié de notifier ce sample de « Divine Image » de David Axelrod sur « Centurion« . Et le trip avec Mac Miller, il nous retourne la cervelle sur « Guild » avec un délire en slow-motion comme pour recréer les effets de la drogue.

C’est que Earl Sweatshirt est garçon complexe dans sa tête. Il évoque particulièrement son mal-être personnel sur « Chum« , son père qui l’a abandonné enfant, sa couleur de peau (« too black for the white kids, too white for the blacks »), autrement il lui suffit d’un instrumental pour exprimer son talent (« 523« ). Passé le cap des 18 ans, Earl se cherche et murît doucement, mais chaque idée brillante qu’il a (lyrics, collab,…) est ternie par un flow semblable à celui-ci de Tyler (en moins grave) et ultra-monocorde, et des instrus qui cassent le rythme comme ces hauts-bas. Doris est un paradoxe, le curseur glisse dans les deux sens entre ‘génial’ et ‘chiant’ suivant les humeurs.


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 05/09/2013

La sortie de maison de redressement d'Earl Sweatshirt aura été idéale: il renoue avec un public plus excité que jamais à l’idée d’entendre la suite de son mini-album Earl, et surtout il retrouve son crew Odd Future mieux entouré que jamais, profitant d’un buzz démentiel. Tous les éléments étaient donc réunis pour promettre à son premier véritable LP Doris une unanimité critique bien méritée et appuyée par l’impeccable facture des singles qui ont précédé sa sortie, à l’exacte croisée du dernier opus de son frère d’armes Tyler, The Creator et de la golden era du Wu-Tang Clan. Alors Doris, dis-nous tout: finalement, es-tu l’album rap de l’année que tu prétends être ?

Ce qui est sûr en tout cas, c’est que cette canaille d’Earl en a gros sur la patate. Et il le prouve dès l’ouverture, longues nappes froides et flows caverneux à l’appui: diable insolent mais fragile, le MC de 19 ans porte son passé et sa rapide célébrité comme autant de fardeaux que Doris aura la lourde tâche d’exorciser sans tomber dans le pathos. Pas étonnant donc que la plaque prenne un malin plaisir à faire de l’auditeur un témoin idéal: à l’instar de la discographie de Tyler, The Creator, on a affaire à un album qui se veut thérapeutique.

C’est pourtant là que s’arrête la comparaison entre Earl et son compère, car notre homme semble moins effrayé à l’idée de rompre avec les habitudes du collectif de L.A – un point qui avait d’ailleurs pas mal nui à Wolf. Et cette rupture, il la doit à l'incroyable liste d’invités soigneusement triés sur le volet, qui apportent un grosse valeur ajoutée à ce projet. Impossible d'ailleurs de ne pas donner une mention très bien au flow mielleux de Vince Staples ou aux participation bienvenues de BadBadNotGood et Frank Ocean. Et puisqu’on évoquait plus haut le mythique collectif de Staten Island, difficile de ne pas le sentir planqué un peu partout ici, tant dans le cameo du RZA sur "Molasses" que dans le sample de "Knight" déjà exploité (illégalement à l’époque) sur Only Built For Cuban Linx 2. Des clins d’œil qui n’ont pas leur pareil pour habiller d’un voile sombre le flow impeccable et pesant du MC, jusqu'à donner une deuxième vie à toute la mythologie distillée pendant vingt ans par le Wu.

Avec autant d’influences variées, de producteurs et de collaborateurs apportant leur grain de sel, bien évidemment que Doris a un mal fou a afficher un fil directeur. Mais qu'importe: on aime bien trop se perdre dans cette plaque délicieusement torturée et versatile, et qui se suffit à ce point à elle-même qu'elle risque d’avoir du mal à remuer les foules. De là a parler d'album rap de l'année il n'y a qu'un pas que nous ne franchirons pas, mais il y a fort à parier qu'il ne pose un avant et un après pour la clique d'OFWGKTA dont l'adolescence éternelle semble finalement s'effriter à mesure que les projets défilent. Et à vrai dire, il était temps.


Retour à l'accueil