Ohio

Ohio

Stalley

14 / 20 2014

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 14 / 20

Posté le 27/10/2014

Ça y est, Stalley l’ambassadeur de l’intelligent trunk muzik sort son premier album en maison de disque (Atlantic). C’est vrai que le terme d’ « album » semble flou. Depuis Goin’ Apes en 2008,  Lincoln Way Nights qui l’a révélé puis l’excellent Honest Cowboy l’an dernier,  tous ses projets jusqu’à maintenant étaient des mixtapes gratuites (exception faite de Honest Cowboy qui a été republié en EP) dont la qualité était bien supérieure à ce qui était commercialisé. Ohio, c’est comme ça qu’il a nommé son premier disque, existe donc en version CD et sera payant. Voilà qui répond mieux à la définition conservatrice du mot « album ».

De la pochette jusqu’aux textes ou les prods, le concept d’Ohio répond entièrement à la philosophie du rappeur : faire de la musique qui s’écoute en voiture, le coude à l’air, volume à fond, à un rythme pépère, soleil couchant ou en début de soirée. Le hic chez nous, c’est qu’on ne roule pas dans de vieilles Cadillac ou Chevrolet magnifiquement customisée, on fera sans.  Voilà le genre de lifestyle à laquelle nous invite le rap de Stalley, avec une attitude si possible « fuck the police » qu’il martèle de temps à autres dans ses lyrics.

Musicalement, bien que l’Ohio soit plus proche de la Eastcoast que du Midwest d’un point de vue géographique, cet album est un mélange d’ambiance westcoast et de trunk muzik qui provient des Etats du Sud (Texas, Alabama…), avec du screwed and chopped par endroit. La vibe est très homogène du début à la fin, notamment par le fait que c’est son producteur attitré Rashad qui réalise la majeure partie d’Ohio. On retrouve alors le single « Jackin Chevys« , qui ferait presque penser à du N.W.A. dans l’esprit avec ses caisses d’époque, ou le laid-back « What It Be Like » avec Nipsey Hussle, idéal pour la ride en mode ‘drive’. On aurait pu penser que Ohio soit très orienté par le style maison de Maybach Music Group alors que pas du tout, on se croirait en train de cruiser pendant une petite heure. « Always Into Something » avec Ty Dolla Sign et « 3:30pm » nous rembarquent d’ailleurs sur la côte ouest. Non en fait, Rick Ross intervient juste sur le sirupeux « One Shot » (avec August Alsina, sorte de clone vocal de Chris Brown).

« Boomin’ » est vraisemblablement le morceau qui reflète le mieux l’état d’esprit de Ohio, avec « System on Loud » qui ressemble davantage à un long interlude qu’à un morceau en tant que tel. En contrepartie, sur le plan des sujets, on a fait le tour rapidement comme sur un rond point, plusieurs fois même. Stalley et sa monture, c’est une passion que les lie, il en a écrit un poème sur « Chevelle« , sa voiture. Là où le rappeur barbu prend enfin une autre direction, c’est à la fin de l’album avec « Navajo Rugs » en collaborant avec les … De La Soul ! Sacrée surprise.

Tout ça pour dire que Ohio est un album fort plaisant à écouter. La qualité est équivalente à ses précédents projets digitaux, ni moins bon, ni meilleur; on aurait aimé qu’il aille plus loin dans sa démarche. Mais ça fera l’affaire, les autoradios auront un bon disque à manger.


Chronique de Aurélien (Goûte Mes Disques) 18 / 20

Posté le 26/11/2014

Le parcours de Stalley nous rappelle à quel point le rap peut être drôle parfois. Alors que sa seconde mixtape Lincoln Way Nights faisait son petit bruit sur Internet, le MC de l'Ohio a été rapidement repéré par le gros Rick Ross qui l'a immédiatement signé sur le Maybach Music Group. Le paradoxe, c'est que le mec tenait plus du bon musulman que du gangsta de base, et qu'il faisait figure de premier de la classe au beau milieu d'une bande de surexcités primaires. Dans pareil environnement, le barbu a vite su montrer les dents. Mais il faut croire qu'il n'a jamais su trahir complètement  ses origines: il y a deux ans, Honest Cowboy nous l'avait prouvé avec brio. Et du coup, pour son premier vrai album après quatre mixtapes qui l'ont élevé au rang de MMG's Finest, on s'attend logiquement à le retrouver dans une forme olympique. Et ça tombe bien: Ohio, c'est encore une fois un carton plein rempli de belles surprises.

Et qui dit carton plein chez MMG en 2014 dit tubes à la pelle - et un certain Mastermind avait montré le bon exemple plus tôt dans l'année. Et ça, Kyle Myricks l'a bien compris puisqu'il nous en donne pour argent à peine le disque lancé : tu veux de la prod' qui te fait claquer des doigts avec des subs pour faire pleurer ta Clio ? Alors tu vas etre servi. Et tu seras en plus ravi de savoir que la suite est loin de te laisser en chien : si Stalley a su prouver qu'il était loin d'être une machine à bangers, il a aussi su démontrer toute sa capacité à rythmer à la perfection la narration de ses rejetons. Et il n'est pas le seul à briller ici puisque aux manettes, c'est Rashad qui l'accompagne. Rashad, c'est le frère d'armes qui était déjà là avant que le succès ne lui tombe dessus, celui qui sait au mieux habiller son flow mielleux. Un duo de choc qui a admirablement poncé son produit, puisqu'à l'instar du My Krazy Life de YG, Ohio sait précisément où il va et ne s'emmerde pas avec des détours inutiles. La comparaison entre ces deux plaques majeures de l'année rap s'arrête néanmoins là : Ohio ne se repose pas sur les acquis de l'ère dorée d'UGK comme YG a pu le faire avec l'héritage musical de Compton. Au contraire, Stalley cherche ici à tirer le meilleur parti de son casting, de sa production à ce point sur mesure qu'on imagine difficilement qui pourrait tenir mieux que lui un pareil projet (le Curren$y de Pilot Talk peut-être ?), et surtout de cet équilibre constant entre un MC qui sait quand laisser s'exprimer sa prod, et quand la sublimer avec quelques mesures impeccables et mathématiques. Face à une copie aussi brillante, pas bien surprenant finalement que De La Soul soit revenu d'entre les morts pour clore glorieusement un album dont la seule et unique erreur est d'avoir convié Rozay le temps d'un titre extrêmement dispensable. On croit rêver.

Fidélité et intelligence. Voilà deux substantifs bien nobles qui n'appartiennent pas au vocabulaire de l'écurie MMG, elle qui s'est essentiellement illustrée dans ce créneau pop-corn qui ne cesse de diviser – et de générer malgré tout de grosses liasses. C'est pourtant en sortant cet album sans concessions, et que lui seul aurait pu se permettre, que Stalley va encore gagner beaucoup de points. Car Ohio est finalement l'antithèse de ce qu'on aurait pu attendre d'une sortie parrainée par Rick Ross : ce n'est pas un album qui se vendra pour son casting (on tient finalement le seul et unique album de 2014 sur lequel Kendrick Lamar ou 2 Chainz ne posent pas), il n'y a pas de single pupute hors-sujet, ou de placements de produit. Peut-être même que cet album sera une balle tirée dans les sneakers Dior de Rozay vu les chiffres de vente qu'il va engendrer. Pourtant, c'est tout le contraire qu'on lui souhaite vu les incroyables qualités de cette belle balade dans le Midwest. On se dit enfin que Stalley n'a jamais été autant à sa place chez MMG qu'en étant lui-même. Et l'entendre se trahir un jour serait une bien douloureuse erreur de calcul.


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