B4.DA.$$

B4.DA.$$

Joey Bada$$

18 / 20 2015

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 18 / 20

Posté le 20/01/2015

Le hip-hop new-yorkais s’apprête à vivre à nouvelle ère. C’est le sentiment bruyamment sourd que j’ai avant même de poser l’oreille sur B4.DA.$$ (wordplay: « before the money »). Sans doute la pochette qui provoque cet effet. Mais quand on sait de quoi Joey Bada$$ est capable, on a très envie de prendre très au sérieux cet espoir que ce jeune homme va apporter à New-York de meilleurs lendemains, plus que le Wu-Tang en tout cas.

Petite parenthèse, Joey est signé que Cinematic Music Group, le label et société de management chez qui Big K.R.I.T. et Mick Jenkins sont sous contrat. On ferme la parenthèse.

Chut, ça commence. Frémissement sur le morceau d’ouverture « Save the Children« , avec ces cuivres étincelants dénichés par Statik Selektah. C’est beau comme un aurore. La suite n’en sera que meilleure, avec de suite après « Paper Trail$ » qui a inspiré le nom de l’album. DJ Premier, pas franchement au top par les temps qui courent, est particulièrement inspiré pour le choix du sample de violon qui convient parfaitement à la grisaille hivernale. Au-délà de la présence de Primo, le symbole d’un passage de témoin, d’un adoubement de ce jeune MC de vingt ans, un enfant des nineties que l’âge d’or du hip hop a vu naître dans les quartiers de Brooklyn. Cela explique le goût immodéré de Joey Bada$$ pour les instrumentaux jazzy à souhait, ce qu’on appelle parfois chill-hop. Ne cherchez pas de banger mainstream, très peu de featurings (on notera la perf hors-norme de Raury sur « Escape 120« , sorte de nouveau Andre3000), pas de refrain r&b à la « Marie couche-toi là » ou d’autotune, B4.DA.$$ est revenu à la source : que du sampling, des beats qui font cracher les watts et des scratches, l’essentiel. Ses beats, il a été les chercher auprès de Statik Selektah, Freddie Joachim, Hit-Boy, Samiyam, Kirk Knight et Chuck Strangers (membres de son crew des Pro Era) et même à la famille de J Dilla pour sur le somptueux « Like Me« , retravaillé par les Roots et avec l’indispensable BJ The Chicago Kid. Les saveurs sont authentiques.

Joey Bada$$ a une ouïe très fine mais surtout un flow et un style à lui seul, avec des intonations très roots dans sa voix. C’est une énergie, une présence, des rimes goudronnées qui retracent son parcours pour s’échapper de l’emprise du ghetto (« Belly of the Beast« ) pour arriver à des envies de grandeur (« Hazeus View« ). Il s’est appliqué et impliqué très sérieusement par rapport à ses premières mixtapes pour faire mieux que ce qu’il a fait jusqu’alors. Plus incroyable, ce rookie déjà très mature a réussi là où de nombreux rappeurs de la Grand Pomme, jeunes premiers comme indécrottables vétérans, se sont cassés les molaires. Combien nous a-t-on dit « on va ramener le hip-hop »? combien de fois y a-t-on cru? Que de promesses…  Quand « n°99 » vient faire secouer les boîte crâniennes, la filiation avec les Natives Tongue est évidente avec ce son à la « What’s the Scenario« , plus de vingt ans séparent ces deux morceaux. Joey se hisse-t-il en nouveau leader de la old school? Non, c’est un juste retour des choses, la nature cyclique.

« Curry Chicken » conclut magnifiquement cet ouvrage, grâce à un Statik Selektah en excellente forme après un What Goes Around qui a marqué les esprits l’an passé. Les deux morceaux bonus (avec des apparitions de Elle Varner et Action Bronson) n’ont rien d’optionnels. Gageons que Joey reste le même quand il comptera les présidents morts. Ouaip, il y a des chances que les choses changent. De bon augure pour 2015.


Chronique de Amaury L (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 29/01/2015

Ca fait maintenant près de trois ans que vous lisez partout que Joey Bada$$  va venir foutre un bon coup de pied dans la fourmilière du hip hop 2.0 avec son premier album. Après quelques mixtapes plus que prometteuses et bien entourées (les splendides 1999 et Summer Knights), on était en droit de penser que ce serait le cas, en postulant que ce petit gredin de 20 ans n'avait sorti jusqu'ici que le produit de tours de chauffe successifs. Pourtant, autant le dire direct, ce premier album n'est pas la révolution sonique qui avait été anticipée par le public. Si le principe d'une mixtape est de présenter l'étendue des talents et des influences d'un artiste avec un minimum de moyens financiers, sa première véritable œuvre doit donner l'impression qu'un travail plus conséquent a été fourni au point de vue de la composition et de la production. Bizarrement, ce n'est pas ce qu'on ressent à l'écoute de B4.Da.$$ (comprendre "Before The Money"), un disque foutrement maîtrisé mais qui laisse tout de même un certain goût de trop peu si l'on s'attend à recevoir en pleine gueule une pelletée de titres destinés à devenir des classiques.

Alors OK, B4.Da.$$ ne passera pas le test du temps et n'est pas le skeud miraculeux qui fera taire les prétentions du grime ou de Kanye "Yeezus" West.  Mais après tout, on s'en tape. Si on se concentre juste sur la musique, sur les sensations qu'on a dans les jambes et dans le bide lorsqu'on entend Joey enchaîner les assonances dès le début du premier titre "Save The Children",  ("Shit gets on scarier/I'm never in fear/Juste a little inferior in some areas/ I share wisdom with Summerians") on comprend qu'on est en présence d'un rapeur qui s'inscrit dans la plus pure tradition old school new-yorkaise. Celle d'un Nas, d'un Notorious, d'un Big L. Celle d'un poète urbain qui manie admirablement le verbe avec une fausse nonchalance et une vraie arrogance, chose que ses précédentes mixtapes et son travail au sein du collectif Pro Era laissaient déjà poindre. Le réel apport de ce premier album, c'est surtout cette voix désormais mature, précise et convaincue, aux inflexions rappelant par moments les toasters jamaïcains. Et qu'importe si les instrus jazzy semblent périodiquement convenus, comme si ceux-ci étaient systématiquement extraits du même album de Grover Washington Jr., grésillements de vinyle en prime. Tant pis également si l'on aurait préféré que la production prenne un peu plus de risque pour ce disque tant attendu par le public et la presse. La virtuosité lyrique de la Racaille sauve le tout, empêchant le navire de couler à chaque cabriole rhétorique. Un autre point à souligner est cette aptitude à survoler le beat et à redéfinir les lois de la gravité rythmique, comme on peut le constater à l'écoute du single "No. 99" produit par Statik Selektah. On y entend une batterie- samplant vraisemblablement celle de "Little Miss Lover" de Jimi Hendrix- savamment déconstruite tandis que Joey bombe le torse en lançant des "What's my name, what's my name ?", comme s'il était conscient que ce titre le place dans la une certaine généalogie d'artistes biberonnés à Brand Nubian et A Tribe Called Quest.

Merde, le type nous vient quand même de Brooklyn. Comme Kendrick Lamar avec Compton, ce poids géographique pouvait être pesant, mais on décèle dans son ton une aisance et un calme d'une implacable insolence, comme l'air de dire "Je suis LE truc, ma gueule, alors tu vas faire quoi ?" Rien, mon vieux. On est juste abasourdis et on a pas assez mains pour applaudir, continue à balancer ta purée et on n'ose même pas imaginer à quoi va ressembler l'album de tes 27 piges.


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