Islah

Islah

Kevin Gates

14 / 20 2016

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 14 / 20

Posté le 05/02/2016

Voilà le premier album de la nouvelle sensation South qu’il ne fallait pas rater ce début d’année : Islah de Kevin Gates. La jeune carrière du rappeur de Bâton Rouge est jalonnée de mixtapes, jusqu’à faire mouche avec By Any Means en 2004. Il gagne un contrat chez Atlantic Records mais ses déclarations dans les médias et sur Twitter déballant des détails gênants de sa vie personnel laissent dubitatifs. Laissons ça de côté pour le moment pour se concentrer sur ce premier album studio en major.

17 titres au total pour la version deluxe, avec sept extraits déjà balancés depuis Juillet (« Kno One« , « 2 Phones », « Jam« …). Le plan promo matraquage classique mais qui marche puisque Kevin s’est très bien classé dans les charts américains. Il y a un truc non? pour  que ce Nième rappeur aux tattoo tears se soit hissé au même rang que les poids lourds sudistes. En creusant bien, oui il y en a bien un. Cela ne vient pas des productions, dans les normes des sorties de ce type, sans faire trop trap. La force de Kevin Gates vient de son interprétation. Avec des textes qui ne font que décrire la réalité telle qu’il la voit par les faits, sa forte présence interpelle l’auditeur directement, comme s’il s’adressait en face de nous pour nous décrire ce qu’il se passe ou parler des choses qu’il fait de manière presque théâtrale. Ce qui a le don d’accentuer son authenticité. Il sait également faire preuve de sensibilité comme sur « Ain’t Too Hard« , sauf qu’à l’instar d’un Future, Kevin n’utilise que très peu l’autotune. Et sa voix parfois enrouée rappelle automatiquement de quelle région des Etats-Unis il provient. Tout ça pour dire que son interprétation ne laisse pas du tout indifférent, c’est ça, le truc.

Islah est un album quasiment solo, où les trois seuls featurings, les chanteurs Trey Songz, Ty Dolla $ign et Jamie Foxx, figurent sur le titre « Jam« , histoire de faire bien les choses pour le titre cross-over réglementaire quand on sort un album en maisons de disques. Pas mal pour un premier grand bain, beau plongeon.


Chronique de Tariq (Goûte Mes Disques) 16 / 20

Posté le 14/02/2016

Réjouis-toi Ô peuple de Datpiff.com, Live Mixtapes ou Dirty Glove Bastard ! Ça y est : ton héros, ton champion, Kevin Gates, a mis les pieds dans la cour des grands ! Il a eu droit à son papier dans la rubrique Best New Music de Pitchfork et a écoulé plus de 100.000 exemplaires de son premier album, talonnant ainsi de près le Anti de Rihanna, sorti la même semaine. Autrement dit, l'icône du rap internet, le people's champ, a percé le plafond de verre pour rejoindre les sommets.

Tout a été dit, ou presque, sur le timbre protéiforme de Gates. Il est doté de cette voix unique qui lui permet de passer du storytelling crapuleux sur ses activités dans les faubourgs moites de la Louisiane aux envolées pop romantico-hardcore. Et la presse musicale, tentant d'expliquer les chiffres de vente vertigineux d'un quasi-inconnu, a redoublé ces derniers jours d'articles revenant en détail sur son vécu et sa personnalité hors-normes. 

Pourtant, pour ceux qui le suivent depuis longtemps (comme toi, lecteur du meilleur webzine francophone), ce qui frappe à l'écoute de Islah, c'est l'émergence d'un son Kevin Gates. Cette spécificité, sous-jacente sur ses mixtapes, éclate ici au grand jour. La chaleur et l'éclectisme dégagés par ce premier effort nous amène 10 ans en arrière, à la grande époque du Dirty South.

Les synthés brillants de "Not The Only One", les cuivres derrière le banger "Really, Really" ou la saveur dance de "2 Phones" rappellent, par exemple, la Floride du milieu des années 2000. Cette musique synthétique et luxuriante des albums de DJ Khaled,entre autres. Et ces singles en forme de banquet géant où l'on retrouvait toujours les mêmes invités : T-Pain, Rick Ross, Ace Hood, Lil Wayne ou encore Fat Joe. C'est cet héritage que Gates exploite et modernise tout au long de Islah. D'ailleurs, on voit surgir à plusieurs reprises le fantôme du crooner de Tallahassee dans le chant du Louisianais (sur "Time For That" et "Kno One" notamment).  

L'ambiance festive du Dade County est complétée par des références piochées un peu partout dans le patrimoine du down south :le beuglement de Master P sur "La Familia", les chœurs malsains de la Three 6 Mafia sur "Thought I Heard (Bread Winners Anthem)", ou le sample vocal du "Dillemma" de Nelly sur "Kno One" (Nelly n'est pas techniquement du sud, mais son succès a eu une influence déterminante sur l'émergence d'un rap en dehors de LA et New-York). On pourrait multiplier les exemples, mais ce qui est intéressant c'est de constater à quel point Gates parvient à créer un son qui lui est propre à partir de ce gumbo d'influences. Cela faisait quelques années qu'on avait pas vu apparaître un rappeur sudiste qui sonne résolument street sans être trap.

Ainsi, Islah ne contient pas de tubes imparables ou d'hymnes taillés pour les clubs. Par contre, il est rempli de morceaux puissants, qui grandissent au fil des écoutes. Jusqu'à devenir indispensables. Parfois, c'est un détail qui vous accroche et vous pousse à revenir, comme cette façon qu'il a d'étirer délicatement "performaaaaance" au beau milieu de "2 Phones". Alors, si cet album ne dépasse pas la note de 8 à nos yeux, c'est uniquement parce que cette cohérence se perd un peu dans la deuxième partie du projet, une fois atteint le sommet de "Hard For". Les allers-retours incessants entre ballades amoureuses et couplets marécageux finissent par épuiser l'oreille et font perdre de sa force au propos. 

Au-delà d'imposer un véritable personnage au sein du hip-hop actuel, Islah raconte également une histoire parallèle du Dirty South. Une histoire où Gucci Mane, Waka Flocka puis Future ne seraient pas les vainqueurs. Il trace une route où le minimalisme cynique de la trap music actuelle est remplacé par la chaleur et l'enthousiasme, deux qualités proéminentes lors de l'explosion de cette scène. En cela, ce debut album est une superbe anomalie, une perfect imperfection.  


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