Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Sortir des albums de nulle part en prévenant une semaine maximum à l’avance, ou bien carrément sans prévenir du tout, commence à devenir une habitude dans l’industrie musicale. Mais l’effet de surprise est toujours réel. C’est le coup de poker que la structure Top Dawg Entertainment a tenté en livrant un mini-album de démos (ou ‘leftover’) de Kendrick Lamar, logiquement intitulé untitled unmastered. On peut voir ça aussi comme un cadeau suite à sa récompense du Grammy Award du meilleur album rap avec To Pimp a Butterfly.
Tracklisting complété ci-dessous de ce ‘black album’ de Kendrick :
- untitled 01 08.19.2014 feat Bilal (Prod. Ritz Reynolds)
- untitled 02 06.23.2014 (Prod. by Yung Exclusive & Cardo)
- untitled 03 05.28.2013 feat. Thundercat, Bilal, Terrace Martin and Anna Wise (Prod. by Astronote)
- untitled 04 08.14.2014 feat. SZA (Prod. by Bizness Boi)
- untitled 05 09.21.2014 feat. Anna Wise, Punch & Jay Rock (prod. by Terrace Martin)
- untitled 06 06.30.2014 feat. Cee-Lo Green (Prod. by Ali Shaheed Muhammad and Adrian Younge)
- untitled 07 2014 – 2016 (Prod. by Frank Dukes, Cardo, Yung Exclusive, Swizz Beatz & Egypt Dean)
- untitled 08 09.06.2014 feat Thundercat (Prod. by DJ Khalil), ex untitled 2 chez JImmy Fallon,
Comme on peut le constater, ces enregistrements datent d’entre 2013 et 2014, soient durant les sessions d’enregistrement de To Pimp a Butterfly. Ce n’est pas indiqué dans les crédits mais les musiciens Thundercat (à la basse et voix) et Terrace Martin (saxophone) sont omniprésents sur ces huit morceaux, tout comme la teinte jazz-rap, la même qui habite l’album. Les membres de TDE Punch (le PDG!) et Jay Rock se concentrent sur la track sans-titre 5, tandis que la 7 (qui se divise en trois parties) indique la participation de Egypt Dean, 5 ans, le fils de Swizz Beatz et Alicia Keys. (Et les médias SVP arrêtez de répéter que c’est le fils de son père, il a plus pris de sa mère niveau talent).
Deux de ces ‘untitled’ nous ont déjà été présentées lors de live télévisés. Le ‘3’ diffusée au Colbert Show en Décembre 2014 nous avait préparé psychologiquement à l’arrivée imminente du second album de Kendrick chez Aftermath avec cette performance organique bluffante. Cette version studio ‘non masterisée’ fiche une jolie claque également. Cette chanson avait d’autant fait le buzz en France puisque c’est au producteur français Astronote que revient ce travail fantastique. « Untitled 08 » (produite par cette bête de DJ Khalil) est celle qui fut présentée sous la dénomination ‘untitled 2’ chez Jimmy Fallon en Janvier dernier. Là encore cette prestation subjuguante trouve ses origines sur cette version démo tout aussi attrayante (le visuel en moins).
Le ‘untitled 01’, produit par Ritz Reynolds (collaborateur régulier de Mac Miller et Wiz Khalifa) est probablement le plus rap de tous. À l’inverse, le numéro 06 se caractérise par ses influences bossa nova, avec en prime la contribution notable de monsieur Cee-Lo Green. Derrière cet instrumental tempéré et élégant se cachent le compositeur Adrian Younge (dont l’immense talent n’est plus à prouver) et Ali Shaheed Muhammad, producteur émérite des Tribe Called Quest et Lucy Pearl. Dans une optique plus générale, la portée de paroles de K Dot ne sont pas à prendre à la légère, puisque l’état d’esprit là encore est identique à celui de To Pimp a Butterfly. Donc à ne pas sous-estimer.
Pimp pimp? Hourray !
Chronique de Amaury (Goûte Mes Disques)
« Le constat d’urgence », ne cesse de proclamer Joey Starr quand il évoque la perspective du Supreme NTM. De notre côté, c’est en quelque sorte celle que l’on adopte quand un album de Kendrick Lamar tombe par miracle. Si K-Dot en avait teasé de mystérieuses bribes sur les plateaux de Stephen Colbert et Jimmy Fallon, ou encore sur la scène des Grammys, rien n’annonçait véritablement la venue du disque, et ce, malgré l’annonce d’une imminente sortie surprise par Top Dawg Entertainment. Une dynamique située littéralement à l’opposé d’un Kanye West dont l’ultime galette se voit enveloppé d’une pollution médiatique qui empêche tout rapport immédiat à l’œuvre, en s’inscrivant dans son parcours interprétatif — en bref, notre chronique a pris le recul nécessaire pour l’envisager dans sa totalité et devrait bientôt arriver dans nos colonnes.
Avec untitled unmastered, Kendrick Lamar lance donc un direct au foie, sans accorder un temps d’analyse ; il contraint à l’évaluer par le goût que laisse sa force de frappe. Néanmoins, il n’est pas pour autant si différent de The Life of Pablo. Tous deux débarquent dans le sillage d’un monstre opulent – respectivement To Pimp A Butterfly et Yeezus – pour s’en faire l’incarnation minimale. Dans leurs ombres, ils s’exercent alors avec pudeur, voire même avec retenue. Il ne s’agit plus de déchirer le ciel par des artifices dorés, mais bien de l’irradier. Les sonorités participent à cette course céleste, comme en témoigne notamment l’effacement des hurlements schizophréniques, ou des cuivres criards, derrière les ondes spectrales des infrabasses. Un dispositif en retrait qui porte globalement ces albums, avec force, malgré cette lourdeur lunaire et bien que ceux-ci soient moins touffus — moins cinglants. Il reste que The Life of Pablo poursuit une industrialisation que l’art de K-dot contourne, se voulant encore plus marginal et d’avantage tourné vers les places inoccupées par la musique.
Si To Pimp A Butterfly livrait de nombreux accents jazzy, untitled unmastered est parvenu à offrir une expression authentique et noble. Ses mouvements ne touchent plus à une cooptation de plusieurs genres, rangés les uns à la suite des autres ou convoqués ci et là au sein d’un même titre, ils forment un véritable syncrétisme dans une forme de « Jazz urbain » — un « swing from the hood », perdu depuis longtemps et pourtant atemporel, une fois récité. Les vocalises d’Anna Wise (untitled 03 ; 05), le touché de Robert Glasper (untitled 05), le chaloupé bossa de Cee Lo Green (untitled 06) sont absorbés par la nébuleuse, plutôt qu’ils ne l’accompagnent. Même le G-Funk de clôture ne décolle qu’à condition de traîner les 7 titres qui le précèdent.
Mais surtout, faire de chutes studio s’étalant d’une période proche de Good Kid, M.A.A.D. City (2013) à aujourd’hui, un projet aussi cohérent, relève d’une prouesse bien plus digne que l’éventuelle avant-garde dont pourrait se targuer le successeur de Yeezus. Dans ce sens, la logique des artwork se croise : les covers les plus épurées parent les disques les plus proches d’une réelle rupture. En ramenant dans sa sphère astrale les problématiques contemporaines, au rythme d’une musique filée des racines aux bourgeons futurs qu’elle cristallise, Kendrick Lamar proclame le couronnement de toute une culture, dont il offre et reconnait le superbe règne à l’art — au peuple.