VIEWS

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Drake

12 / 20 2016

Chronique de Ruben (Goûte Mes Disques) 12 / 20

Posté le 05/05/2016

Abstraction faite du monstre The Life of Pablo, rarement un album de hip hop n'aura suscité autant d'attentes et d'attention.Dans les mois précédents sa sortie, Views est devenu un véritable produit culturel d'envergure planétaire avec un budget promotionnel digne d'un blockbuster hollywoodien - ce qui en fait un anti TLOP sur ce niveau-là, tant le disque de Kanye West n'a eu besoin que des quelques dizaines de tweets et l'une ou l'autre photo sur Instagram pour exister.

Ici, c'est à grands coups de billboards géants, de teasers mystérieux sur Instagram et d'exclusivités sur les plateformes musicales d'Apple (tout cela dans le cadre d'un deal à 19 millions de dollars) que Drake et son entourage ont fait monter la pression entourant un projet annoncé il y a presque deux ans et logiquement plébiscité dès sa mise en vente - 770.000 copies en quatre jours, quand même. Mais soyons clairs: la seule question qui mérite une réponse ne concerne pas quantité mais bien la qualité: au vu de son statut actuel dans le rap-jeu, le Views de Drake redistribue-t-il les cartes du rap et du R&B ?

Clairement, la réponse est non. Malgré des débuts prometteurs (l'inaugural "Keep Your Family Close" est sublime), Views s’installe trop rapidement dans une monotonie dérangeante et un enchaînement désagréable de déjà-vus: on a alors la désagréable impression d'écouter un pauvre best of ou un mauvais melting pot de ses précédents succès. 

Malgré tout, il ne fait aucun doute que Views plaira aux très nombreux fans de la première heure : ils auront le plaisir de retrouver l’époque So Far Gone sur le mielleux « The Redemption », la fraîcheur de Thank Me Later sur le mélodieux « Feel No Ways », l’honnêteté de Take Care sur « U With Me ? », l’ambiance futuriste de Nothing Was The Same sur « Weston Road Flows », le punch d’If You’re Reading This It’s Too Late sur l’infrabassé « Hype » et la cohésion de What A Time To Be Alive avec Future sur « Grammys ». Oui, tout ce que Drizzy a fait de bien dans sa carrière est présent sur Views : la maitrise du rap-chanté qui efface les barrières entre rap et r&b, l’omniprésence des prods de son BFF Noah « 40 » Shebib et enfin les textes qui racontent à sa manière sa prise de pouvoir du rap US, ses conquêtes nocturnes ou bien l’addition de quelques zéros à son compte en banque. 

Tout cela est très encourageant donc, surtout qu'a à mi-chemin, Views vire soudainement dancehall, apportant une certaine fraicheur à un disque qui commençait à tourner en rond. L’enchainement « Controlla/One Dance » incarne alors le Drake nouveau, celui qui casse les internets avec « Hotline Bling » et ses pas de danse WTF, celui qui squatte les sommets du Billboard avec Riri et son « wowowowork », celui qui flirte plus que jamais avec la pop radio-friendly (on va bouffer du « One Dance » tout l’été…). Mais qu'on soit clairs, ce n’est surement pas ça qui va sauver Views et lui permettra de dérocher le statut de classique – le « Too Good » en mode 'playa - piña colada - Rihanna'sera certainement un énième succès commercial mais n’apporte absolument rien à l’appréciation globale du projet, de même pour le titre avec le protégé PARTYNEXTDOOR.

Avec autant d’atmosphères différentes retranscrites sur un même disque, où se situe ce quatrième LP dans la discographie de Drake ? La réponse définitive viendra surement au bout de quelques mois d’écoutes. Néanmoins, on peut déjà dire qu’avec ce nouvel album, le Canadien ne fait pas mieux que Nothing Was The Same ou que Take Care. On a même l'impression que son projet pris dans sa globalité arrive à saturation, que Drake a atteint l'ultime stade de sa mutation - et dieu sait qu'il vient de loin.

En réalité, le problème de Views vient du fait que son interprète n’ose pas prendre le risque de privilégier ne serait-ce qu'une seule des nombreuses ambiances qui façonnent l’album. Sans prise de risque manifeste, l’ensemble sonne creux, alors qu'on aurait aimé voir davantage de pistes comme « Keep The Family Close » et « Summers Over Interlude » qui, portées par un orchestre symphonique bluffant, donnent un véritable souffle à une tracklist kilométrique et finalement plus prévisible qu'un championnat de Ligue 1. Au final, Drake semble ne plus savoir quoi faire de ce LP qui devait pourtant être son album signature, celui qui le rendrait définitivement intouchable.

Et tandis que les carrières de Kendrick Lamar et J. Cole suivent une progression exponentielle, le Canadien semble le premier des trois princes du rap a être lâché par le peloton en pleine ascension du Tourmalet. Qu’on soit rassurés, Drake n’est pas prêt de rejoindre le grupetto ou d'aller poser son cul dans la voiture-balai. C'est juste que Views n'est rien de plus qu'un bon petit album avec ses hauts (« Keep The Family Close », « Hype », « Fire & Desire ») et ses bas (« With You », « Too Good », « Still Here »). Mais voilà, quand on essaie de nous vendre un disque comme le nouveau Blueprint, on a la droit de se sentir floués.


Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 12 / 20

Posté le 06/05/2016

Comme tout artiste estimant atteindre un niveau déifique, Drake a su se faire attendre relativement longtemps avec Views From The 6. Lorsqu’on est l’artiste pop interprète de rap/r&b le plus vendeur d’albums digitaux de sa génération, c’est justifiable. Il faut ajouter à ce délai le litige entre son label Young Money et la maison-mère Cash Money. Le teasing fut savamment entretenu par des affiches placardés dans sa ville de Toronto, la vidéo virale de « Hotline Bling » (pour les memes hilarants inspirés de ses pas de danse amusants) et les rumeurs d’une sortie pour la mois d’Avril. VIEWS est la conclusion de cette longue attente.

Toute cette publicité n’est donc plus qu’un lointain souvenir, tels les souvenirs périssables de ses premiers opus. Phénomène étrange, les réseaux sociaux ont plus souvent évoqué ce cinquième album solo de Drake avant qu’après sa sortie. Ses auditeurs les plus dévoués se sont-ils confinés dans un rapport si intime avec ce disque au point de garder leurs pensées à son sujet? Paradoxalement, il a fait une fois de plus péter le compteur d’écoutes en streaming sur Apple Music US et écoulé en parallèle 852 000 copies physiques. VIEWS platine en une semaine, en l’an deux mille seize. La balance quantitatif/qualitatif permettra de dire si c’est le chef d’oeuvre ou la déception annoncée.

En premier lieu, Drake se met en mode QLF (‘que la famille’, NdR) avec « Keep The Family Close« . Quitte à ne plus avoir d’amis, autant se réconforter avec ses proches. Un peu déprimant comme démarrage. Comme à son habitude, le rappeur étale à travers des comptines pour adultes ses fragiles relations avec les femmes, leurs souvenirs agréables et fugaces qui deviennent peu à peu amers (« U With Me?« , « Feels No Way« , « With You« , « Faithful« , « Fire & Desire« …). On baille, on soupire, on se demande si Dreezy ferait un bon coach en séduction, s’il est bon cuisinier… restant attentif tout de même à la qualité et la propreté des productions, une constante de puis Thank Me Later. Puis il faut l’admettre, Drake chante invariablement bien et rappe juste en suivant les tendances et les rimes de ses ghostwriters. L’oreille est attirée par les samples utilisés en fond vaporeux (souvent du 90s r&b), particulièrement ceux de DMX utilisés sur « U With Me » (beau constraste), co-produit par pas moins de 6 personnes, dont Kanye West. Oui, il a samplé le rappeur hardcore DMX qui d’ailleurs ne l’apprécie pas du tout. On ne sait quoi penser non plus des quatre vers posthumes de Pimp C sur « Faithful« , pas qu’ils n’aient pas leur place (au contraire c’est bien vu), mais parce qu’on aurait mal imaginé cette légende de l’underground de Houston valider le profil du canadien de son vivant. Toujours ces questions de légitimité qui n’auront jamais leur réponse…

 

C’est grâce à cette enveloppe sonore du OVO Sound, son label, que VIEWS tire son épingle du jeu, grâce à ce vivier de talents (Majid des Majid Jordan sur le brillant « Summers for interlude« , Partynextdoor, le petit nouveau dvsn) et bien sûr Noah « 40 » Shebib qui est l’artisan esthète principal et le cerveau responsable de la réussite de Drake. Sans oublier Nineteen85 qui a rejoint la team production. C’est d’ailleurs lui qui a admirablement samplé Timmy Thomas« Why Can’t We Life Together » pour le single infectieux « Hotline Bling » (on rêve qu’il serve de musique d’attente au standard téléphonique). Avec Boi-1da, Drake nous propose l’atmosphérique « 9 » (un 6 à l’envers) pour représenter sa ville de Toronto. Norm Kelly, le conseiller du maire, est d’ailleurs un grand fan du rappeur et n’hésite pas à le défendre sur Twitter (ce qui est absolument comique). Histoire d’être street (pas ‘ghetto’, ‘street’), Drake parle de la rue, sa rue qui l’a vu grandir, sur « Weston Road Flow« , le tout sur un superbe sample de Mary J Blige. Il faut aller jusqu’à « VIEWS » pour retrouver un titre rap de cet acabit, avec un sample de soul pour parfumer le tout : enfin un morceau à la hauteur de la CN Tower (553m) sur laquelle il est assis sur la pochette (vive le montage). « Started from the bottom now », le vertige.

Son némésis Meek Mill devra faire un tour sur rapgenius pour déceler les rimes subliminales à son en contre sur les égotrips « Pop Style » et « Hype« . A croire qu’il digère mal le fait que le rappeur de MMG sorte avec son ex Nicki Minaj. L’aigreur dans la voix de Drizzy n’a d’égal que ce ressentiment qu’il exprime en gonflant ses biscotos. Maintenant qu’il a fait de la salle, ça fait plus crédible. Pour le paragraphe sur les potentiels singles radio, citons « Controlla« , « One Dance » et « Too Good » avec son ex/BFF/sexfriend Rihanna qui jouent la carte de la touche exotique, caribéenne pour certaines. Ces cocktails sont comme un mojito, sans alcool, sans menthe, sans sucre de canne, reste les bulles de gaz carboniques et les glaçons à moitié fondus. Et cette façon de s’exprimer comme les reggaeman sonne cliché, pas vraiment le ‘real ting‘. Malgré les efforts de Noah Shebib pour capturer les auditeurs dans son atmosphère moite et brumeuse, VIEWS manque de saveur et d’atouts, sans parler de la désertion de Popcaan et la disparition des couplets de Kanye West et le bonjour-au revoir de Jay-Z sur « Pop Style« . On retrouve également les influences trap que l’on a retrouvé sur ses derniers gros cartons digitaux IYRTTITL (la flemme d’écrire le titre en entier) et What A Time To Be Alive avec Future, seul featuring rap US vivant qui ne s’est pas absenté de VIEWS (sur « Grammys« , un autre égotrip).

 

Aucune évolution notable d’Aubrey Graham sur le plan personnel comme artistique. Drake commence doucement à s’auto-caricaturer. Il garde plus que jamais ce masque du gars qui en l’apparence semble confiant, souriant et qui joue parfois les faux-durs (ouaich c’est un rappeur quoi!), alors qu’à l’intérieur c’est une personne très mélancolique et profondément triste qui s’emmerde pendant la fête, comme s’il se remémorait chaque minute toutes ses ruptures. Son esprit souffre aussi de contradiction par ses efforts pour respecter la Femme en mettant « son vagin sur un piédestal » et sa volonté d’être respecté en retour pour ce qu’il est et ce qu’il veut. Il change de rôle comme de slip, pourvu qu’il ait le bon, celui du gentleman au cœur à vendre (en état d’usage avancé). S’il n’y avait qu’une rime à retenir de VIEWS, ce serait celle-ci : « dat pussy knows me better than I know myself ». Et ça fait huit ans que ça dure. Être emprisonné dans la friendzone est devenu son fond de commerce. Ce n’est pas faute d’avoir des vues sur les femmes des autres. Drake devra-t-il s’inscrire à Bachelor?

 

En plus d’arriver à la mauvaise saison, VIEWS n’est certainement pas le chef d’oeuvre annoncé. Cet opus pèche par sa longueur, elle accroît l’impression d’ennui. C’est bien dommage car il n’en demeure pas moins musicalement intéressant grâce à son équipe d’OVO Sound. Peut-être aurait-il fallu raboter l’album et virer quelques tracks redondantes. Seulement voilà, dans tous les cas, Drake n’a plus la fraîcheur du climat canadien.  C’est au tour de ses jeunes protégés Majid Jordan, dvsn et Partynextdoor d’apporter plus de potentiel et de nouveautés.

 

 


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