Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Quel parcours les amis. L’infatigable duo de Minneapolis cumule presque vingt ans de carrière en indépendant en ayant bâti une bien belle discographie. Initialisée en 1997 avec Overcast!, elle compte le classique God Loves Ugly et l’indispensable You Can’t Imagine How Much Fun We’re Having, avec le point culminant atteint par l’imprévu succès commercial de When Life Gives You Lemons, You Paint That Shit Gold en 2008 qui a scellé leur longévité. Et neuf ans plus tard, nous voilà avec ce Fishing Blues paru cet été, un album qui regarde à la fois derrière et devant eux.
Si Atmosphere a pu devenir un duo de vétérans et par l’occasion les meilleurs représentants de l’indie hip-hop, ce n’est pas seulement grâce à leur fanbase louant la qualité indéniable de leurs sorties et leur talent. Ils le méritait, pour tout leur travail fourni, leurs nombreuses tournées et la structure qu’ils ont fondé en 1995, Rhymesayers Entertainment, qui entame mathématiquement sa troisième décennie d’existence. Avec persévérance et sérieux dans leur recrutement, Slug et Ant ont porté l’un des labels hip-hop les plus influents et créatifs de la scène rap indépendante. Grâce à eux, ils ont développé et nous ont fait découvrir des rappeurs aussi atypiques que doués, comme Brother Ali, P.O.S ou récemment Prof. Ils sont la raison pour laquelle Evidence et les Dilated People ou bien Aesop Rock continuent de cartonner à cette échelle avec des sorties bétonnées. Pour aller plus loin encore, on oserait dire que sans eux, il n’y aurait pas eu de place pour des personnes comme Macklemore & Ryan Lewis, Sadistik…
Août 2016 sort Fishing Blues, ce huitième album des southsiders de Minneapolis. Ont-ils encore le feu? oui, comme en atteste leur ouverture « Like a Fire« . Ont-ils changé leur formule? non. Y a-t-il de la nouveauté musicalement parlant? non plus. Pourtant, quelque chose dans l’air n’est pas pareil, quelque chose qu’on n’a pas l’habitude d’entendre dans le rap de nos jours. Leur évolution depuis The Family Sign est plus profonde que ça. Slug et Ant, en dehors de leurs avatars rap, sont des messieurs Tout-le-monde, vivant les tracas du quotidien, en phase avec la société moderne. Ils sont dans une sphère de normalité, même si leur rap se trouve dans la norme supérieure. C’est là qu’ils remettent les choses au point en rappelant ce qu’ils ne sont pas (« Everything« ), plus frontalement sur « Perfect« , avec un intéressant troisième couplet sur leur contradiction humaine :
« Some say that I pass, none say that I’m passive
White trash with a fraction of Blackness
My mathematics got Native blood too
But no matter where I stand, either way it’s fuck you
I’ve never been a victim of police harassment
And I knew what they seen when I turned job absent
Irish name, Scandinavian frame
I’m a Rubik’s cube, I’m the American dream
Check it out
I’m a feminist, I’m also a misogynist
Spit like an arsonist, dick like an obelisk
And I promise if you ever hear me contradict myself
It’s not a sign of the apocalypse »
Les Atmosphere s’assument tels qu’ils sont, ce qui a toujours été le cas en matière de rap. Mais là nous parlons d’adultes responsables, des pères de famille, des entrepreneurs qui charbonnent. Quand on dit que la musique est une thérapie, Slug se délivre auprès de son public avec une profonde sincérité envers nous, et surtout lui-même. Puis il y a aussi le thème du ‘white privilege‘ qui revient en filigrane lorsqu’il évoque le sujet brûlant des brutalités policières sur « Pure Evil« . Dans un registre plus soft, il n’hésite pas non plus à évoquer des relations qui tournent au vinaigre avec l’air désabusé qu’on lui connaît bien. Avec l’âge vient aussi la nostalgie, comme les souvenirs de leur trip new-yorkais (suivez le guide Aesop Rock sur « Chasing New York« ) mais aussi la vision d’un futur plus serein si on en croit « Fishing Blues » (feat The Grouch). Néanmoins, au milieu de ce rap de pères de famille, une touche d’humour et de dérision ne fait pas du tout de mal, au contraire, on sourit à l’écoute des déboires d’artiste de « Ringo« , le single qui a précédé la sortie de ce huitième album.
On parle de Slug au micro mais Ant, une fois encore, réalise un taf remarquable. L’alchimie avec son compère fonctionne comme au premier jour, comme un sample qui a trouvé son beat, et avec l’expérience, il a peaufiné sa musicalité spleenesque finement bluesy, délicatement soulful, avec une pincée de scratches pour le fun. Il réalise l’excellente prod de « Seismic Waves« , qui interpole au synthé l’air entêtant de « Suzie Thundertussy » de Walter Morrison (une boucle utilisée récemment par Kanye West et Kendrick Lamar pour « No More Parties in L.A.« ). On oublie pas non plus cette collaboration avec deux icônes du hip-hop indépendant, MF Doom et Kool Keith, qui complètent l’ambiance chelou de « When the Lights Go Out« .
À une époque, il y a une dizaine d’année on dira, la question de la longévité des rappeurs se posait. Allaient-ils prendre une retraite ‘sportive’ vers 35 ans parce qu’ils n’intéressent plus les jeunes et devenir un simple souvenir? Ou alors sauraient-ils faire vieillir le genre ou innover? Dans le rap mainstream, la question ne se pose plus car bon nombre de ténors ont dépassé la barre de la quarantaine voire de la cinquantaine (Jay-Z, Dr Dre, Snoop Dogg, Nas, Eminem…). Les choses se sont finalement faites d’elles-mêmes puisque le public a vieilli avec leur idoles, et c’est le cas d’Atmosphere comme tout un tas d’autres artistes hip-hop indépendants. Fishing Blues est un album adulte.
Chronique de Ruben (Goûte Mes Disques)
Les groupes ou collectifs de rap qui survivent dignement aux décennies se comptent sur les doigts de la main. Dans un petit monde du hip-hop US instable au possible, le groupe formé en 1989 à Minneapolis continue à balancer des albums à un rythme bisannuel à une fanbase assez conséquente - on dépasse le million de fans sur Facebook quand même. Contrairement à des débuts particulièrement sombres et abrasifs, Atmosphere est aujourd'hui une mécanique un peu trop bien huilée dont la survie tient à un rap léger, introspectif et aérien, totalement à contre-courant des tendances dominantes.
Et leur 11e LP n’échappe pas à la règle: Fishing Blues enchaîne, sans aucune véritable surprise, des pistes en mode storytelling qui se superposent sans vraiment se distinguer les unes des autres. Mis sur les rails par le travail de son comparse de toujours Ant, Slug ressasse les mêmes thématiques depuis Overcast! - ça tourne principalement autour des relations humaines, et tout ce que celles-ci peuvent générer comme merdes noires. Jouer le coup de la variation sur les mêmes thèmes n'est pas en soi une tare (c'est même ce qui permet de distinguer les emcees entre eux), mais dans le cas d'Atmosphere, plus les années passent et moins ça nous touche - qu'il est loin le temps des diamants bruts "Fuck You Lucy" ou "Complications".
Un exemple parfait de cet épuisement créatif est ici symbolisé par la piste « That Sh*t We’ve Been Through » qui ressemble à un copier-coller de « Wild Wild Horses » sur When Life Gives You Lemons, You Paint That Shit Gold. Ou à « Became » qu’on a pu entendre sur The Family Sign. Ou... Enfin, vous voyez où on veut en venir. Idem pour « Sugar », un son typique d’Atmosphere au rythme lent avec ces rimes qu’on a déjà dû digérer une dizaine de fois ces vingt dernières années. Ainsi, si les instrumentaux d’Ant manquent cruellement de punch et d’originalité, c’est surtout la prestation de Slug qui nous fait mal au fion - propre et gentillette alors qu'on a appris à l'aimer quand il rappait comme un mort de faim.
Alors certes tout n’est pas à jeter au bac pour autant et l’agréable « Next To You », porté par le refrain pop de l’inconnu deM atlaS, se laissera écouter une ou deux fois ; de même pour le couplet de MF Doom qui réapprend le métier de MC à Slug en décimant l’instru de « When The Lights Go Out ». Et sur un titre comme "No Biggie", on retrouve un Slug très en verve qui semble avoir rajeuni d'une dizaine d'années. Mais est-ce vraiment suffisant pour nous convaincre que Fishing Blues mérite une place dans nos playlist Spotify ?
Les fans de la première heure verront peut-être dans ce onzième album le prolongement cohérent de la discographie du groupe de Minneapolis ; les autres resteront très certainement sur leur faim et regretteront l'absence flagrante de gnaque, le manque de prise de risques et l'impression désagréable d'entendre trop souvent un projet en roue libre. Nous on se dit surtout qu'il serait peut-être temps pour cette (plus trop) fine équipe de passer à autre chose.