Chronique de EmixaM (Xsilence)
Posté le 13/11/2014
1978.
Nous sommes a l'heure de l'explosion disco dans la culture mainstream et des débuts du post-punk dans l'underground.
Après nous avoir fait l'éloge des autoroutes allemandes, des émissions radio et des trains européens, Kraftwerk s'occupe a présent d'un thème qui les intéresse depuis deux/trois ans...
En 1975, alors que le célèbre groupe composé du line-up "classique" Ralf Hütter, Karl Bartos, Wolfgang Flür et Florian Schneider présente son album Autobahn à travers les États-Unis, les posters et autres publicités annoncent Kraftwerk comme les "Synthetic Boys" ou encore les "Men Machine".
L'expression plaît aux deux leaders qui la gardent de coté pour un prochain concept. En rentrant en Allemagne, le groupe oublie un certain temps l'idée pour se concentrer sur une autre idée née aux USA, Radio-Activity qui s'enchaine logiquement dans le romantico-industriel Trans-Europe Express.
Après le succès modéré de ce dernier album, le groupe décide de faire une pause dans les tournées pour se consacrer à leur nouvelle idée : créer des mannequins de vitrine à leur effigie. Après un certain temps, les mannequins sont prêts. Hütter et Schneider sautent sur l'occasion (trop belle) pour transposer leur dernière création dans leur prochain concept : "L'Homme Machine".
Inspiré par la nouvelle ère qui commence a se former (grandes métropoles, mécanisation intensive, voyages spatiaux...) et par les vieux films expressionnistes Allemands des années 20, le groupe commence a composer. The Man-Machine est également un tournant dans l'histoire de Kraftwerk. En effet, avec l'arrivée du séquenceur utilisé avec parcimonie en 1977 pour Trans-Europe Express, le groupe change sa façon de travailler. Après avoir montré son potentiel entre 1975 et 1977 en tant que second percussionniste, Karl Bartos est directement impliqué dans l'écriture des morceaux. L'enregistrement du premier morceau ("Metropolis", en l'occurrence) se fera par l'action de Bartos sur les tout nouveaux séquenceurs que le groupe venait de faire fabriquer. Hütter et Schneider, épatés par la ligne de basse que Bartos venait de produire décidèrent de construire mélodie et accompagnement. C'est ici que Kraftwerk prend pleinement conscience de l'importance du séquenceur dans leur musique et décident donc de travailler cette voie sur tout l'album.
The Man-Machine commence par "The Robots", grand classique du groupe et repris un nombre incalculable de fois depuis (par le groupe lui même par exemple, en 1991). Avec des riffs de synthbass répétitifs, une petite mélodie imparable accompagnée de phrases monotones dite au vocoder ("We are programmed just to do/anything you want us to/we are the robots"), "The Robots" frappe fort et marque directement l'entrée de Kraftwerk dans la déshumanisation de leur musique.
"Spacelab", second morceau de la galette joue la carte de l'espace. Pour un groupe qui se fonde sur les sons du quotidien, on peut dire de ce morceau qu'il est inhabituel dans la discographie du groupe. Cependant, c'est la première fois que Kraftwerk montre le potentiel de la musique électronique comme musique dansante. Peut-être étaient-ils influencés par les hits disco de Giorgio Moroder (avec "From Here to Eternity") ou de Space (avec "Magic Fly") ? Quoi qu'il en soit, Spacelab fait entrer Kraftwerk dans la disco intergalactique.
"Metropolis" creuse le même sillon. Après une introduction glaçante rappelant un peu une alarme, le morceau part dans une explosion disco qui aurait tout d'un "Utopia" de Giorgio Moroder. Drôle de coïncidence, quand on sait que c'est ce même Moroder qui massacrera le chef d'œuvre de Fritz Lang quelques années plus tard en le réadaptant aux années 80...
Au final, "Metropolis" serait parfaite pour illustrer un voyage rapide à travers une gigantesque ville.
La seconde face débute sur le morceau le plus accessible (et peut-être le plus connu) de Kraftwerk, "The Model". A l'époque de la première sortie single du morceau en 1978, rien d'extravagant. Ce n'est qu'après la sortie de Computer World en 1981 que "The Model" explosera les charts anglais (en 1982). On a ici la preuve que Kraftwerk était trop en avance sur son temps, même a 4 ans près. "The Model" est d'ailleurs l'une des chansons les plus humaines de Kraftwerk, parlant de désir sexuel et de culte du beau, qui se veut également comme une critique pleine d'ironie de la société de consommation de l'époque.
Vient mon morceau préféré de l'album, "Neon Lights". Véritable symphonie pour séquenceur, ce morceau fleuve de 9 minutes fait directement écho au magnifique "Europe Endless" de l'album précédent.
Tout en mélodie romantique, "Neon Lights" fait dans la complainte mélancolique électronique. C'est avec ce morceau aussi qu'on se rend compte du travail mené pendant des jours entiers sur les séquenceur afin de mesurer l'impact d'une petite variante de mélodie ou de ligne de basse.
Se présentant tout d'abord comme un conventionnel morceau de 3 minutes, les 6 dernières mettent en place un ballet de synthétiseur doux et progressif, plein de micro-évolutions afin de construire le morceau parfait.
Pour terminer l'album en beauté, le morceau éponyme est un hymne à la répétition qui évoque bien sûr des machines ou des robots travaillant a l'unisson. C'est également une autre pierre posée par Kraftwerk sur les fondations du hip-hop, le morceau, tout comme "Trans-Europe Express", sera énormément samplé dans des classiques du rap depuis sa sortie...
Au final, Kraftwerk propose ici une idée de la perfection. En six titres et 35 minutes, le groupe résume le concept de techno : synthétiseur, groove funky et rythmique mécanique.
En plus de la musique révolutionnaire, l'imagerie du groupe de trouve changée. En plus de leur robots mannequins qui dorénavant poseront en lieu et place des véritables musiciens, la pochette de l'album est tout simplement révolutionnaire. Toutes en formes géométriques et en angles a 90°, le graphisme est directement inspiré des dadaïstes, du Bauhaus et du constructivisme cher aux années 1920 (décidément).
Les couleurs rouges et noir font écho aux dictatures nazies et communistes mais permettent surtout d'attirer l'œil et vont influencer tout le travail de graphisme musical dans les années 80 (notamment le travail de Peter Saville pour Factory...)
The Man-Machine aux yeux de Ralf Hütter, c'est de la science-fiction quotidienne. Cet aspect sera encore plus de mise dans leur album suivant Computer World.
Les propos de Benoît Carretier refermeront cette chronique : "en étant le dernier album à utiliser des éléments du passé pour en tirer une œuvre accessible a tous, The Man-Machine de Kraftwerk est devenu un modèle."
Nous sommes a l'heure de l'explosion disco dans la culture mainstream et des débuts du post-punk dans l'underground.
Après nous avoir fait l'éloge des autoroutes allemandes, des émissions radio et des trains européens, Kraftwerk s'occupe a présent d'un thème qui les intéresse depuis deux/trois ans...
En 1975, alors que le célèbre groupe composé du line-up "classique" Ralf Hütter, Karl Bartos, Wolfgang Flür et Florian Schneider présente son album Autobahn à travers les États-Unis, les posters et autres publicités annoncent Kraftwerk comme les "Synthetic Boys" ou encore les "Men Machine".
L'expression plaît aux deux leaders qui la gardent de coté pour un prochain concept. En rentrant en Allemagne, le groupe oublie un certain temps l'idée pour se concentrer sur une autre idée née aux USA, Radio-Activity qui s'enchaine logiquement dans le romantico-industriel Trans-Europe Express.
Après le succès modéré de ce dernier album, le groupe décide de faire une pause dans les tournées pour se consacrer à leur nouvelle idée : créer des mannequins de vitrine à leur effigie. Après un certain temps, les mannequins sont prêts. Hütter et Schneider sautent sur l'occasion (trop belle) pour transposer leur dernière création dans leur prochain concept : "L'Homme Machine".
Inspiré par la nouvelle ère qui commence a se former (grandes métropoles, mécanisation intensive, voyages spatiaux...) et par les vieux films expressionnistes Allemands des années 20, le groupe commence a composer. The Man-Machine est également un tournant dans l'histoire de Kraftwerk. En effet, avec l'arrivée du séquenceur utilisé avec parcimonie en 1977 pour Trans-Europe Express, le groupe change sa façon de travailler. Après avoir montré son potentiel entre 1975 et 1977 en tant que second percussionniste, Karl Bartos est directement impliqué dans l'écriture des morceaux. L'enregistrement du premier morceau ("Metropolis", en l'occurrence) se fera par l'action de Bartos sur les tout nouveaux séquenceurs que le groupe venait de faire fabriquer. Hütter et Schneider, épatés par la ligne de basse que Bartos venait de produire décidèrent de construire mélodie et accompagnement. C'est ici que Kraftwerk prend pleinement conscience de l'importance du séquenceur dans leur musique et décident donc de travailler cette voie sur tout l'album.
The Man-Machine commence par "The Robots", grand classique du groupe et repris un nombre incalculable de fois depuis (par le groupe lui même par exemple, en 1991). Avec des riffs de synthbass répétitifs, une petite mélodie imparable accompagnée de phrases monotones dite au vocoder ("We are programmed just to do/anything you want us to/we are the robots"), "The Robots" frappe fort et marque directement l'entrée de Kraftwerk dans la déshumanisation de leur musique.
"Spacelab", second morceau de la galette joue la carte de l'espace. Pour un groupe qui se fonde sur les sons du quotidien, on peut dire de ce morceau qu'il est inhabituel dans la discographie du groupe. Cependant, c'est la première fois que Kraftwerk montre le potentiel de la musique électronique comme musique dansante. Peut-être étaient-ils influencés par les hits disco de Giorgio Moroder (avec "From Here to Eternity") ou de Space (avec "Magic Fly") ? Quoi qu'il en soit, Spacelab fait entrer Kraftwerk dans la disco intergalactique.
"Metropolis" creuse le même sillon. Après une introduction glaçante rappelant un peu une alarme, le morceau part dans une explosion disco qui aurait tout d'un "Utopia" de Giorgio Moroder. Drôle de coïncidence, quand on sait que c'est ce même Moroder qui massacrera le chef d'œuvre de Fritz Lang quelques années plus tard en le réadaptant aux années 80...
Au final, "Metropolis" serait parfaite pour illustrer un voyage rapide à travers une gigantesque ville.
La seconde face débute sur le morceau le plus accessible (et peut-être le plus connu) de Kraftwerk, "The Model". A l'époque de la première sortie single du morceau en 1978, rien d'extravagant. Ce n'est qu'après la sortie de Computer World en 1981 que "The Model" explosera les charts anglais (en 1982). On a ici la preuve que Kraftwerk était trop en avance sur son temps, même a 4 ans près. "The Model" est d'ailleurs l'une des chansons les plus humaines de Kraftwerk, parlant de désir sexuel et de culte du beau, qui se veut également comme une critique pleine d'ironie de la société de consommation de l'époque.
Vient mon morceau préféré de l'album, "Neon Lights". Véritable symphonie pour séquenceur, ce morceau fleuve de 9 minutes fait directement écho au magnifique "Europe Endless" de l'album précédent.
Tout en mélodie romantique, "Neon Lights" fait dans la complainte mélancolique électronique. C'est avec ce morceau aussi qu'on se rend compte du travail mené pendant des jours entiers sur les séquenceur afin de mesurer l'impact d'une petite variante de mélodie ou de ligne de basse.
Se présentant tout d'abord comme un conventionnel morceau de 3 minutes, les 6 dernières mettent en place un ballet de synthétiseur doux et progressif, plein de micro-évolutions afin de construire le morceau parfait.
Pour terminer l'album en beauté, le morceau éponyme est un hymne à la répétition qui évoque bien sûr des machines ou des robots travaillant a l'unisson. C'est également une autre pierre posée par Kraftwerk sur les fondations du hip-hop, le morceau, tout comme "Trans-Europe Express", sera énormément samplé dans des classiques du rap depuis sa sortie...
Au final, Kraftwerk propose ici une idée de la perfection. En six titres et 35 minutes, le groupe résume le concept de techno : synthétiseur, groove funky et rythmique mécanique.
En plus de la musique révolutionnaire, l'imagerie du groupe de trouve changée. En plus de leur robots mannequins qui dorénavant poseront en lieu et place des véritables musiciens, la pochette de l'album est tout simplement révolutionnaire. Toutes en formes géométriques et en angles a 90°, le graphisme est directement inspiré des dadaïstes, du Bauhaus et du constructivisme cher aux années 1920 (décidément).
Les couleurs rouges et noir font écho aux dictatures nazies et communistes mais permettent surtout d'attirer l'œil et vont influencer tout le travail de graphisme musical dans les années 80 (notamment le travail de Peter Saville pour Factory...)
The Man-Machine aux yeux de Ralf Hütter, c'est de la science-fiction quotidienne. Cet aspect sera encore plus de mise dans leur album suivant Computer World.
Les propos de Benoît Carretier refermeront cette chronique : "en étant le dernier album à utiliser des éléments du passé pour en tirer une œuvre accessible a tous, The Man-Machine de Kraftwerk est devenu un modèle."