Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
C’est pratiquement sans promotion de la part de Shady Records, trop occupé à gérer le retour en grande pompe d’Eminem sur la scène internationale, que le cherokee tatoué sort son troisième album studio. Après avoir négocié un virage country avec son précédent album Love Story, celui qui a un loup hurlant comme totem entame une longue ligne droite de bitume à la découverte de contrées inexplorées en passant les frontières de la musique country avec Trial by Fire, tout en gardant sa casquette de rappeur. Même si ce mélange des genres ne vous dit absolument rien, ça vaut le coup d’essayer.
Au début de ce trajet d’une heure, Yelawolf gare sa Harley Davidson sur le parking d’un bar où il va performer son premier morceau qui a donné son nom à l’album, « Trial By Fire« . Tout le décor country se place naturellement dans ce parcours initiatique : belles mélodies de guitare sèche ou longues notes de guitare électrique, harmonica et violons. Visions d’horizons désertiques, ou alors d’immenses sapins, de pick-up, de maisons en bois, l’aigle qui vole tout là-haut à la recherche d’une proie… Le dépaysement est garanti. C’est où pour s’acheter une paire de santiags?
Il va sans dire que Yelawolf pose de nouvelles références du country rap qu’on a attribué par le passé à des rappeurs comme Bubba Sparxxx, d’ailleurs signé sur Slumerican, son label, tout comme un certain DJ Paul. Et pour saluer son travail dignement, sachez qu’il a produit entièrement ce troisième opus, sans aucune aide extérieure (on pense à Willpower) ou de l’équipe d’Eminem (Luis Resto & Cie). Trial By Fire contient de superbes chansons, comme « Son of a Gun« , « Do For Love« , « Ride or Die« , ou bien encore le très mélancolique « Violin« . L’émotion est bien réelle. Yelawolf fait preuve d’une sincérité extrêmement touchante, et en plus il chante bien le bougre. Il évoque sa paternité,les fantômes su passé sur « Shadows« , comme amour toxique pour l’alcool sur « Daylight » (il faut voir comment il appelle « whisky » en chantant).
Je m’avancerai même en disant que, sur ce créneau hybride rap/rock country/blues, Yelawolf rend totalement désuète la discographie de Kid Rock, d’ailleurs invité en featurings sur « Get Mine« , un titre possédant des éléments bien hip-hop, des scratches notamment et une attitude nerveuse à la Beastie Boys. Le célèbre Travis Barker joue la batterie sur « Punk » où des « yeah hoe » viennent introduire ce cher Juicy J.
Trial By Fire rappelle à quel point Yelawolf est artiste unique en son genre, qui se niche dans un genre qui se veut un métissage musical parfaitement à l’image de son histoire et de sa géographie. Il en a fait du chemin depuis Nashville avec sa Trunk Muzik pour revenir vers ses terres d’origine en Alabama. Très probablement son meilleur album à l’heure qu’il est, un bien bel album qui résonne de plus en plus dans nos coeurs au fil des écoutes.
Chronique de Yoofat (Goûte Mes Disques)
Yelawolf est un cas à part dans le rap US. Signé par l'un des plus grands labels du monde (Interscope), ce qu'il propose n'a pourtant rien d'actuel. Ce n'est pas de la trap ou du mumble rap qu'il s'inspire. Fils spirituel de Johnny Cash, poulain d'Eminem ayant grandi en écoutant la Three 6 Mafia, le natif de l'Alabama a bien eu du mal à trouver sa voie. Bien épaulé sur sa plus grande réussite (Love Story, sorti en 2015), l'Américain retourne au charbon pour un troisième projet solo. Sur Trial By Fire, Yela veut construire son sequel à Love Story, cette fois-ci seul à la production.
Yelawolf se définit comme étant rempli de vices. De fait, l'album s'ouvre par son titre éponyme, narrant la naissance de son auteur marqué par le Diable. La marque du Malin demeure omniprésente, tant dans les choix musicaux que dans la narration de Trial By Fire. "Je suis devenu les choses qui me terrifiaient autrefois", chante de manière tragique Joshua Headley, invité sur le glaçant "Shadows". Yelawolf est devenu les lugubres accords de guitare de "Trial by Fire", l'harmonica sudiste de "Get Mine", la percussion endiablée de "Punk". Yelawolf se veut l'incarnation musicale du Diable, lui et ses invités masculins. La batterie de Travis Barker, le violent refrain de Juicy J, celui couronné de sang froid de ce redneck de Kid Rock. Tout va bien en Enfer jusqu'à "Sabrina", la fille fictive du rappeur, introuvable alors que celui-ci s'était levé un peu plus tard que d'habitude...
Yelawolf imagine le pire pour Sabrina car Yelawolf fait le pire. Conscient de l'ignominie de sa vie, le MC n'en oublie pas pour autant ses réflexions lumineuses. Le contraste en fait un album intéressant, plus complexe qu'il n'y paraît au prime abord. Ses joies sont à conjuguer à l'imparfait, notamment sur "Ride or Die", morceau dédié à ses amis de longue date. Ses joies sont à conjuguer au présent quand il raconte tout ce dont il est capable de faire par amour pour ses enfants et ses proches dans "Do For Love". Sa plus grande joie est quant à elle éternelle, c'est sa liberté artistique. Ne respecter aucun dogme, aucune mode.
Parfois engagé comme sur "Row Your Boat", Yelawolf chantonne un flow qu'il tient tout au long de ses seize mesures, enchaînant des odes à la musique, des réflexions introspectives ou des uppercuts à l'attention de la police. Yelawolf n'a jamais été aussi textuellement pertinent, aussi musicalement versatile, aussi artistiquement élevé. Ses choix mélodiques peuvent interpeller (notamment quelques refrains rappelant les pires heures du rock californien des 90's), mais ils témoignent de l'esprit libéré de son auteur. Si ses invités masculins étaient de petits diablotins, les deux voix féminines de l'album sont parfaitement angéliques. La lenteur de Bones Owens martèle l'envie de pensée par soi-même, celle de Wynonna Judd conclut l'album par un ensoleillement propre au sud des USA.
Trial By Fire est une nouvelle réécriture de la vie de Lucifer. Entre le rock et le rap, le paradis et l'enfer, l'emprisonnement et la liberté, la souffrance et le bien-être, Yelawolf se complexifie un peu plus dans ce nouvel effort rappelant son statut à part dans l'industrie musicale actuelle.