Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop)
Des rappeurs fils de rappeur, ça s’est déjà vu : Sun God le rejeton de Ghostface, Diggy Simmons celui de Rev Run, Corey Gunz le fils à Peter Gunz… Et aujourd’hui, il faut composer avec la dernière portée de millenials nés millionnaires comme King Combs et Jaden Smith, et ça, ça donne un sacré coup de vieux quand on a connu dans notre jeunesse les raps de leurs papas Puff Daddy et Will Smith respectivement. Le cas qui nous intéresse aujourd’hui c’est Jaden, 19ans, qui était déjà une star du petit et du grand écran avant de tâter du micro.
Le gamin qu’on a découvert au ciné ou à la télé avec After Earth, The Karate Kid nous a fait part de quelques skills dans la série Netflix The Get Down, parce qu’avant ça personne n’avait prêté attention à ses mixtapes lancées en 2012. On savait aussi que c’était un gamin étrange et illuminé, avec une fibre artistique certaine mais qu’on ne prenait pas tellement au sérieux. Avec SYRE sorti en Novembre chez Roc Nation (!), on va enfin savoir qu’il vaut en toute objectivité. Ce qui est sûr, c’est qu’il a coupé le cordon avec son rappeur de père.
Car notre fils à papa et maman (Jada Pinkett) n’est pas funky, ni ‘jiggy’, et encore moins fun. C’est même tout l’inverse, il a comme un syndrome du bourgeois déprimé d’après le quadriptyque « BLUE » qui débute SYRE, le nom qu’il a donné à ce premier album et qui est en fait son 3e prénom (pour se couper des liens parentaux?). La décomposition de « BLUE » se fait alors en quatre parties, une piste par lettre, qui nous emmène dans beaucoup de réflexions sur les cultures dans le monde et les relations amoureuses, pour en arriver à sa propre définition de cet état sur la dernière partie (la lettre « E« ). On pourrait penser que le jeune homme n’est pas tout seul dans sa tête mais en réalité, si, c’est juste qu’il tergiverse énormément.
Une fois qu’on l’a cerné, approximativement parce que c’est jamais évident quand on est face à un esprit volubile et complexe comme le sien, SYRE prend son envol et met le pied dans divers genres. « Falcon » (avec Raury) est typé house music, puis Jaden switche sur des vibes 90s sur « Ninety » (à juste titre) pour commencer, avant de transiter vers du rock, sur un changement d’avis et d’état d’esprit lié à ses textes (toujours sur la complexité des liens affectifs avec une fille). Ce ‘flip’ est également marqué sur le morceau suivant de 9 minutes, « Lost Boy« , peut-être plus introspectif et intime de l’album, avec de la guitare sèche dans la première moitié qui devient électrique dans la seconde. Pour l’anecdote, on peut entendre la voix de sa copine Odessa sur cette chanson parlant de la perception qu’il avait de son enfance, de la solitude et des pensées de qui l’entouraient. Pas nécessairement excitant mais intéressant comme personnage. On a envie de l’écouter cet album très personnel jusqu’au bout, avec le titre éponyme « SYRE« , divaguant sur un instrumental soul psyché lo-fi.
Pas du tout le modèle paternel en effet, plutôt Kanye West et Kid Cudi, et Drake un peu dans le style dans la façon de chanter par exemple ou le refrain du single « Batman » qu’il reprend façon « Jumpman« . « Watch Me » rappelle de son côté « Black Skinhead » (extrait de Yeezus). Pour le plan musical, Jaden Smith s’est entouré de personnes qui n’ont pratiquement aucun lien avec le rap game actuellement, pour rester à part volontairement, faisant appel à des producteurs méconnus (Lido, OmArr, Wanderlust…) et dans l’air du temps, donnant une identité sonore « »alternative » » pour du rap mais qui reste encore clairement à définir. Sauf évidemment pour ce qui est des titres plus rap qu’autres choses comme « Rapper » (un brin trap) et « Breakfast » (featuring A$AP Rocky), où la voix parfois monotone de Jaden est contre-balancée par un flow très bien maîtrisé.
Je pensais m’ennuyer au départ, m’attendant à entendre un gamin pourri gâté avec des problèmes de riches, dans une enveloppe musicale pop et fade. Ces a priori ont été balayés aussi sec et je m’en réjouis presque. Avec SYRE, Jaden Smith a cherché son identité et il l’a trouvée, semble-t-il.
Chronique de Ruben (Goûte Mes Disques)
Cher lecteur, avant de rage-quitter cette page dans un excès de colère et de confusion, laisse-moi contextualiser l’approche de ce disque. Oui, Jaden Smith a tout d'un insupportable morveux: superstar à l’âge de 15 ans et génétiquement prédestiné à faire carrière dans la musique ou sur le grand écran, l’aîné de Will Smith & Jada Pinkett nous avait très agréablement surpris avec « Fallen », single qui amorçait un virage expérimental assez inattendu et à l'exact opposé de l'approche grand public de son BFF Bugatti Biebs.Il semblait donc plutôt logique et pertinent d’accorder une oreille attentive à ce premier album intitulé SYRE.
Magnifiquement introduit par la frangine Willow Smith, le disque débute fort, très fort même. Les 4 premiers titres (« B », « L », « U » et « E ») instaurent une dynamique intéressante et surprenante d’originalité – on se demande même un court instant si on n'est pas en train d'entendre l'héritier de Kanye West. Après, on ne va pas se voiler la face non plus : être le fils de Will Smith permet d’enfoncer des portes habituellement verrouillées pour le commun des emcees débutants. Avec un carnet d’adresse gros comme un bottin téléphonique sous le coude, il est assez simple de se retrouver en studio avec des gars comme Young Fyre, Lido, Kevin Abstract ou le duo Christian Rich, qui sont autant de gages de qualité exceptionnels en termes de musicalité et d'authenticité. Ainsi, sans grande surprise, SYRE réalise le sans-faute côté productions en renvoyant l’auditeur vers les mondes alternatifs de Because The Internet ou Blonde.
Malheureusement, au fur à et mesure que les pistes défilent, les sourcils se froncent car l'album plane mais ne trouve jamais son point de chute. Sans véritable raison, Jaden Smith étire le propos durant 17 longues pistes alors qu'un format plus compact aurait suffit à faire passer le message. Mais quel message au fond? C’est justement au niveau des textes que les contradictions s’accumulent: malgré le ton très sérieux prôné, on reste scotchés par l’immaturité de certaines punchlines du jeune MC - rires et gênance en l'entendant dire « Girl, I’m Martin Luther, Martin Luther King/Life is hard, I’m Kamasutra-ing ». Rapidement, les références bibliques se mélangent aux prises de positions politiques; les récits de soirées alcoolisées s’entrechoquent avec des conspirations illuminatis. Bref, Jaden Smith raconte tout et n’importe quoi et en fait simplement beaucoup trop.
Jaden Smith adule Kanye West, rêve d'avoir la notoriété de Frank Ocean et souhaite faire la jonction entre cinéma et musique à l'image de Donald Glover, mais il n'a pas vraiment pris conscience du gouffre qui le sépare du statut d'icône auquel il aimerait tant prétendre, dans un élan de modestie typique de sa famille. Puis n'oublions pas que, d'un point de vue strictement génétique, ses chances de devenir une légende du rap sont à peu près aussi nombreuses que le nombre de gens qui ont apprécié le dernier single de son paternel.