KOD

KOD

J. Cole

16 / 20 2018

Chronique de Sagittarius (Sagi Hip Hop) 16 / 20

Posté le 20/04/2018

Troisième fois d’affilée que J.Cole nous fait le coup, de tous nous prévenir au dernier moment qu’il sort un nouvel album, sans promo ni single, un album d’une quarantaine de minutes environ, et ça devient une habitude, sans aucun featuring. Et ça marche, encore : il a pété les scores de streaming de Drake. Cet album, son cinquième, s’appelle KOD, ce qui signifie « kill our demons » ou « kids on drugs« . J’étais resté sur la définition de Tech N9ne, « king of darkness« , vu la pochette où il est dessiné tel un roi, mais ça ne correspond pas au thème de cet album de J.Cole qui parle de l’addiction sous différentes formes et s’adresse à la jeunesse.

Dans la forme, KOD ressemble pas mal à ses précédents albums 2014 Forest Hills Drive et 4 Your Eyez Only (dans sa durée, dans sa conception très spontanée,…). Toutefois avec quelques caractéristiques qui lui sont propres. Comme ce mystérieux invité, un nom jamais vu : Kill Edward. HAHA ! GRILLÉ ! il y a écrit « featuring » ! Eh bah non, tombés dans le panneau, c’est toujours J.Cole, avec une autre voix, pas trafiquée à l’autotune, ni ralentie façon screwed and chopped, mais modulée pour modifier son timbre. Jermaine featuring lui-même, même Kanye ne nous l’a pas faite celle-là. Par contre Nas oui, ce fut en 2004 sur Street’s Disciple (l’alter-ego féminin Scarlett). Autre caractéristique, d’importance : J.Cole a pratiquement produit tout son disque, excepté « Kevin’s Heart » crédité au nom de T-Minus. KOD a été enregistré en 2 semaines, dont une partie en terre africaine, à Zanzibar.

Pour s’imposer d’entrée, J.Cole remet les pendules à l’heure sur le morceau-titre « KOD« . Cette agressivité que l’on voyait sommeiller chez lui sous son visage gentillet ressort enfin, et c’est pas trop tôt. « Niggas been crampin’ my style
Blowin’ my high, they want a reply
The number one question is, « How? »
How does it feel now that you on?
How much you worth? How big is your home?
How come you won’t get a few features?
I think you should? How ’bout I don’t?
How ’bout you just get the fuck off my dick? »

En fait il est pas si sympa quand on le saoule un peu le Jermaine. Il démontre aussi qu’il sait maintenir un équilibre précaire qui consiste à contenter son énorme fanbase sans trop faire dans le fan service. Cette impression que J.Cole est plus sec que d’habitude se confirme dans le style de prods, assez épurées, avec de temps en temps un fond jazzy (« ATM« , « FRIENDS« ,…) et une dose d’énergie (« Motiv8« ).

Le rappeur-producteur de Roc Nation est vraiment très concentré et ne déborde pas du thème, les addictions. Sur « Photograph« , J.Cole évoque l’amour virtuel sur les réseaux sociaux, quand on devient accro à une inconnue sur Twitter ou Instagram rien qu’en regardant ses photos. Le sexe sans amour est un vice quand il est question d’infidélité comme sur « Kevin’s Heart » (en référence à la mésaventure extra-conjugale du comédien humoriste Kevin Hart). J.Cole parle de la tentation très forte de tromper la femme qu’on aime, parce que ça devient très facile de répondre « oui » à une autre personne pour un coup d’un soir. L’argent qui coule à flot est un sujet récurrent chez les riches rappeurs, à ceci près que notre leader de Dreamville Records le voit non pas comme quelque chose d’indispensable à la réussite mais comme cette envie irrépressible d’en gagner plus à chaque fois. La drogue évidemment, sous la forme de substances organiques, est traitée à travers son alter-ego Kill Edward sur « FRIENDS » et « The Cut-off« , relatant à la fois la sensation de bien-être et de mal-être que ça procure. Sur une note plus personnelle, Jermaine évoque l’alcoolisme de sa mère, avec colère, sur « Once an Addict« . Niveau figure de style, il utilise beaucoup de répétitions dans ses lyrics, comme des schémas qui reviennent avec insistance pour souligner les obsessions.

Sur pas mal de tracks, J.Cole se base sur son expérience personnelle ou celle de son entourage et c’est sur ses sentiments très profonds qu’il termine sur « Window Pain« , faisant le bilan du chemin parcouru, ce qu’il enduré dans sa jeunesse et réussit grâce à son talent et sa carrière, réalisant surtout la chance qu’il a connu à chaque étape. KOD n’en finit pas sur cette conclusion, mais sur une introduction (???) à un hypothétique futur album The Fall Off avec le titre « 1985« . Ce n’est pas une bonus track, ni une « scène coupée », mais un tacle subliminal bien hip-hop dans l’esprit envers le coloré Lil Pump (en tout cas c’est ce qu’on suppose à peu près tout le monde). En plus de quoi, le nom du morceau nous rappelle que J.Cole a 33 ans. Quelque part réalise-t-il qu’il est l’aîné de la génération des Kendrick, Drake, Big Sean et tout le toutim, et que les années qui passent vont risquer de lui faire défaut. Reste que c’est cette maturité qui rend ses albums meilleurs à chaque fois.


Chronique de Jeff (Goûte Mes Disques) 12 / 20

Posté le 26/04/2018

La discrétion est le luxe des plus grands. Cela vaut évidemment pour le rock ou la musique électronique, mais c’est une vérité qui s’applique davantage encore au rap, conglomérat de (wannabe) Black Beatles dont l’occupation permanente de nos timelines cache trop souvent des lacunes abyssales du côté de l’artistique et du créatif - franchement, qui peut raisonnablement penser qu’un Tekashi 6ix9ine ou un Playboi Carti pourraient exister dans une économie du rap qui se vit autrement qu’à travers des stories Instagram ou des beefs par Snapchat interposés. 

D’ailleurs, tout ce bordel hyperconnecté, J. Cole en est bien loin. D’abord parce que cela semble l’emmerder au plus haut point, ensuite parce qu’il n’en a pas besoin pour se poser bien haut sur la chaîne alimentaire d’un rap au sein duquel il fait figure d’OVNI. En effet, comment expliquer qu’en 2018 un artiste qui s’inscrit dans une posture « rap conscient » et prenne pour modèles des types qui ont aujourd’hui la quarantaine bien tassée soit en mesure d’exploser les records de streaming fixés par un Drake avec ce cinquième album studio dont la sortie n’a été confirmée que quelques jours seulement avant le jour J? On dira que son talent, sa sincérité et la pertinence des messages qu’il véhicule y ont bien contribué, et qu’aussi incroyable que cela puisse paraître, l’existence de ces trois qualités chez un seul et même rappeur devient une denrée de plus en plus rare dans les hautes sphères de cette industrie. 

Ces trois qualités, on les retrouve notamment chez un Kendrick Lamar, qui évolue dans une division encore supérieure (où il y trouve à peu près autant de concurrence que le PSG en Ligue 1) et a réussi à intégrer à son coeur de cible un public qui suit les tendances comme le justice suit Sarkozy - de très près donc. Mais là où un K-Dot réussit à se réinventer à chaque album, à se déplacer là où on ne l’attendait pas, J. Cole est plutôt du genre à creuser paisiblement son sillon, et c’est peut-être ce qui nous pose le plus de problèmes en 2018. 

On n’osera jamais dire que J. Cole se repose sur ses lauriers, mais à s’emprisonner dans une formule et une posture, une forme de lassitude s’est installée depuis 4 Your Eyez Only et a tendance à amplifier les moments de faiblesse ou les coups de mou de KOD. On le sait, J. Cole aime travailler seul: il produit à peu près tous ses titres et depuis l’immense 2014 Forest Hill Drive, il a proscrit les featurings (kiLL edward présent sur deux titres serait en fait J. Cole). Dans cet environnement en vase clos, le débat contradictoire semble avoir disparu, et J. Cole ne se confronte plus qu’à ses propres certitudes. En découlent des titres qui le voient soliloquer sur des grands thèmes de société alors qu’on aurait aimé qu’il pèse sur le débat, d’autant que KOD (pour Kids on Drugs, King Overdosed, et Kill Our Demons) se veut une fois encore une radiographie de l’Amérique par le prisme des drogues. 

Pour autant, tout n’est pas à jeter sur KOD, loin de là. Car quand il évolue à son véritable niveau, J. Cole est bien l’un des storytellers les plus passionnants et l’un des MC’s les plus techniques de ces 10 dernières années - la plage-titre, « Window Pain - Outro » ou « FRIENDS » sont des études sociologiques d’une épatante justesse à ranger parmi les meilleures réalisations de sa carrière. Mais venant d’un artiste considéré comme l’une des voix les plus talentueuses et pertinentes de sa génération, on était en droit d’attendre beaucoup plus, à plus forte raison à une époque où le rap comme l’Amérique ont cruellement besoin de repères et de role models.


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